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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 22:19
Picasso, Le Fou, 1906

Picasso, Le Fou, 1906

11. Prospérité

110.5°E Sinosat 1 030218 110.0°E BSAT 1A 970805 BSAT 21 020822 N-Sat 110 030501

Quand il a repris peu à peu conscience de ce qui se passait autour de lui et de ce qui se passait en lui la première chose que Tom a pensée a été : « Je devrais peut-être mettre les bouts une bonne fois pour toutes, Bordel divin. » Et la deuxième chose qu’il a pensée a été : « Non. Pas seul. Laura. Ses pieds-racines. Ses jambes-cascades. Ses reins-corail. Ses seins-citrons. Ses paupières-résurgences. Ô ses yeux-la-Chinoise et sa peau-noire-l’Africaine. Ses cheveux-forêts. Ses mains-fleurs. Son ventre-delta. Ses cuisses-rivières. Ses oreilles-conques. Ses bras-lianes. Son nez-karst. Son front-l’obsidienne. Sa cicatrice-encoche-roseau-vert. Son dos-vase. Sa vallée-coucoune. Ses lèvres-vergers. Ecloses. »

Alors il a décidé allongé sur son lit le cerveau en orbite de laisser tout ça passer une bonne fois, de se souvenir de ce qui le méritait et d’oublier ce qu’il ne pouvait pas retenir et qu’il ne servait de toute façon plus à rien d’écrire.

(On pouvait brûler ce qu’il écrivait, on ne pouvait pas encore brûler ce que son corps devenait à force d’écrire, etc.)

Oui, oui. Il se tairait le temps qu’il faudrait, ruse de Sioux et tout. (Keep quiet, Quiet Bird.) Dans le secret de son système nerveux pas encore complètement à terre il ne se laisserait pas détourner de son petit chemin de halage personnel et il ne se laisserait pas non plus trop bouffer par les divertissements d’entrée de gamme qui enflammaient la population de l’étage. Par exemple, il ne regarderait plus jamais la télévision dans le salon principal de l’aile C ni n’écrirait les conneries sur papier réglé que le docteur voulait qu’il, du genre

 

J’aime bien jouer aux échecs avec Philippe le vendredi soir. Philippe est un bon joueur et un beau joueur. C’est une bonne habitude. Toutefois la défense est-indienne me semble supérieure à la Kroupovitch qu’il affectionne. J’apprécie aussi Laura, elle est gentille même si elle a des problèmes : elle croit que le soleil ou le séquoia dans le parc est une personne comme vous et moi et qu’on peut reprogrammer son ADN… C’est dangereux ! J’hallucine ! On a regardé samedi soir le Seigneur des Appeaux à la TV. Stephen nous énerve tous, il se prend pour le meilleur. Je préfère discuter avec Loïc. Il était vêtu d’un survêtement Adidas Spirit et portait des Nike Air de la même couleur. Il a beaucoup mûri depuis qu’il est ici. Il a dit que sur l’île qu’il achètera avec l’héritage il ferait construire un bungalow de luxe avec un baobab en plastique qui pousse au milieu du salon et un harem de filles tahitiennes mais minces rien que pour moi. C’est des rêves qu’on est autorisés à faire car ils sont bons pour le moral. Grâce à eux on va de mieux en mieux car rien n’est blanc ou noir d’ailleurs ces couleurs n’existent pas dans l’univers et ce ne sont pas des couleurs.

 

Il se tairait, ouais, vu la merde qui leur sortait à presque tous de la bouche il se tairait bien longtemps et les gens seraient bien étonnés qu’il ne parle plus dans ce brouillard verbal.

« Thomas Book, me recevez-vous ! Thomas Book, répondez !

- (Non.) »

Et puis un jour, oui, il sortirait de ce truc, il trouverait oui il finirait bien par trouver une manière de s’enfuir ou peut-être même qu’après bien des années à faire semblant de s’être calmé il serait libéré pour bonne conduite ou je ne sais pas moi les murs comme dans certaines traductions de la Bible s’enfonceraient dans cette terre chérie des merles et des lombrics et alors, alors seulement, à l’extérieur de ce truc, il parlerait.

(Il parlerait pour de bon, plus besoin d’écrire.)

Ce qui s’appelle parler.

(Car il existait probablement une sorte de parole absolue que tout le monde, con ou génial, serait forcé d’entendre. (A moins que ça aussi ça au final n’ait été qu’une espèce de énième rêve de puissance à la con (et c’était bien dommage quoique peut-être non finalement peut-être que c’était mieux comme ça, oui finalement la liberté avant tout ou quelque chose comme la liberté), peut-être que ce dont on avait le plus besoin aux approches de peut-être oui la fin du monde c’était d’une parole qui ne cherche pas la soumission, l’obéissance, l’extase obligatoire, et peut-être qu’elle avait par le passé plus souvent que cru été dite cette parole, simplement comme on écoutait les tentatives de l’autre (la parole absolue quoi), on n’avait pas encore trop prêté attention aux paroles pas absolues à de rares exceptions près), bref je ne sais pas si quelqu’un peut capter ça donc je mets tout ça entre parenthèses pour le moment et on verra si on garde.)

Par exemple il dirait que les fous qu’il avait connus n’étaient pas fous, que les gens étaient seulement fa-ti-gués d’être avec eux. Parce qu’ils voyaient un autre monde et même plusieurs que celui de nos journaux de 20 heures. Et qu’ils avaient quand même c’est vrai une manière très personnelle de se comporter qui remettait profondément en question nos pratiques sociales ou un truc dans le genre.

Tom dirait comme il fallait pour que les gens comprennent que si seulement on s’était mis à parler aux fous, ce qui s’appelle parler mais surtout pas la parole absolue, on serait peut-être devenu fou soi-même, mais les fous auraient guéri, etc.

Ce genre de conneries pourtant vraies.

Et puis quand il aurait transmis son message éternel mais pas absolu il se tairait à nouveau mais d’une autre manière, avec le sentiment du devoir accompli, et puis il essaierait de comment on disait déjà…

Ah oui construire quelque chose.

Important de construire quelque chose.

Pas juste critiquer gnangnangnan, pas juste se plaindre.

Construire.

Peut-être qu’il construirait un Comité Mondial de Libération des Fous, pour détendre toute l’atmosphère.

Set The Nuts Free.

STNF.

Ou peut-être que non.

Parfois on se perdait en chemin.

Parfois on cessait d’être soi ni personne à force d’avoir voulu être quelqu’un d’autre.

Alors peut-être simplement qu’il raconterait son histoire dans un livre inspiré de faits réels qui se vendrait à des centaines de milliers d’exemplaires. « Comment j’ai vaincu la shizophrénie de moi. » Hollywood rachèterait les droits pour faire un mélodrame avec Tom Hanks, Dustin Hoffman ou Robin Williams et ce serait la gloire, et il oublierait les fous, il serait enfin admis dans le premier ou à la rigueur le deuxième cercle du paradis des télévisables et il vivrait de ses droits d’auteur jusqu’à la fin des temps, auréolé de gloire satellitaire, pourri de fric et vidé par les filles, circulant de festivals en atolls et de studios à palmes en palaces à putes, distillant ses vannes et ses grimaces dans les talkshows de première partie de soirée, du haut de sa stature d’homme de divertissement intégral en mode branché international. On verrait son picture dans les magazines, les gens arrêteraient tout ce qu’ils feraient pour baver sur un reportage d’une minute dix secondes sur sa villa du cap Ferrat, sur le chèque de plus ou moins 50.000$ qu’il venait d’offrir à une quelconque Société Royale pour la Protection des Pigeons, sur sa croisade de cinq semaines en ballon contre la violence dans la banlieue nord, sur son engagement vestimentaire pour une industrie textile bio, et le docteur et tout le deuxième étage regarderaient ça sur leurs écrans en se disant

Si seulement on avait été plus gentils avec lui…

Et puis peut-être que s’il la laissait pourrir ici Laura imputrescible se mettrait envers et contre tous à dire tout haut dans le salon-téloche :

« Regardez ce salopard. Quand il était ici il ne parlait que de sauver le monde. Il y avait

1) Planter des arbres dans le désert

2) Sauver les éléphants, les tigres, les loups, les fous, les tortues, les baleines, les sirènes, les océans en général, la banquise, la forêt amazonienne, la banlieue nord, la presse indépendante.

Et maintenant quoi ? Il a touché son chèque, il nous a tous largués et le monde peut bien crever. »

Tom en était là dans ses réflexions post-séda quand il sentit la main de Laura sur la sienne.

« Tom ?

- C’est toi, Laura ?

- Oui, mon amour.

- Moi, je suis ton amour ?

- Tu n’as pas compris ça, Tom ?

- Je suis réveillé ?

- Putain ils t’ont tellement allumé, mon pauvre.

- M’appelle pas ‘mon pauvre’, s’te plaît Ralo.

- Pardon. Mon Tom. Je suis là.

- Moi aussi.

- Bientôt, tu seras là.

- Comment ça, bientôt ?

- Bientôt, tout à l’heure, cette nuit. Détends-toi, Tom. C’est passé. Ça va aller mieux maintenant. Laisse-toi le temps de redescendre. Cogite pas trop. Boucle-la.

- Laura ?

- Oui, mon petit héros ?

- Tu peux juste tenir ma main et la boucler toi aussi, cinq minutes ?

- Je la boucle si tu la boucles, Tom.

- On fait comme ça. Plus fort.

- Hein ?

- Tiens ma main plus fort, Ralo.

- Comme ça ?

- Merci. Je vais redescendre bientôt ?

- Bientôt.

- Tout à l’heure ?

- Tout à l’heure.

- Cette nuit ?

- Cette nuit, Thomas Book.

- Tu pourrais utiliser ton passe pour venir me voir dans ma chambre et on baiserait.

- Tu penses que ça t’aiderait à te ressaisir, Tom ?

- Oui, je pense.

- Moi aussi. »

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