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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 10:18
La comtesse

Le propriétaire d’un vignoble de 27 hectares
avait accepté de me payer une soixantaine d’heures
par mois, du côté d’Avignon.
Je faisais ce qui se présentait, les jours où
quelque chose se présentait.
Le fils du proprio, qui m’avait à la bonne,
me filait autant de boulot que possible
dès qu’il avait un peu de thunes.
Arracher les pieds de vigne morts,
transporter les pieds de vigne morts,
couper du bois pour la cheminée du château,
repeindre des pièces en blanc avec des frises jaunes
ou bleues,
accueillir et ruiner la mise en scène des troupes de théâtre bio dans la grange du XIIIe siècle,
remplacer les tuiles sur le toit en compagnie d’un Marocain équilibriste,
isoler 600 m² de toiture à 5 mètres de hauteur à la laine de verre et à l’aluminium,
chorégraphier des scènes de combat,
tailler les poiriers,
récolter les olives,
tailler les vignes,
désherber les arpents à la main, etc.

J’habitais un logement chauffé au poêle à bois et bien isolé, d’une propreté parfaite,
avec un grand lit double où je dormais très seul,
une petite cuisine bien pratique et une grande table en bois sur laquelle je posais
trois tasses de café fumantes le matin pour discuter
de la journée de travail avec les deux ouvriers agricoles officiels du château,
un Marocain de soixante-cinq ans qui était mon ami et un Français de quarante ans qui était sympa
ils n’avaient pas leur langue dans leur poche et
m’apprenaient toutes leurs petites astuces pour
ne pas se blesser
et glaner intelligent.
J’étais en train de prendre goût à cette vie de gitan
(comme disait mon ex)
(et c’était bien ce qu’elle me reprochait).

Pôle Emploi, comme d’habitude, m’envoyait de stage de confiance en soi
en stage de confiance en l’autre,
et retour,
sans me trouver la moindre formation.
C’était à moi de trouver, hein, j’avais vite saisi l’concept.
Mais j’étais trop occupé à survivre.
Je leur avais bien dit : je suis prêt à faire à peu près n’importe quel travail
MANUEL, du moment que c’est payé un SMIC
et que je ne détruis pas la planète
qui me nourrit
ou sur laquelle
je me nourris.

« Mais non vous comprenez monsieur il faut choisir son métier correctement c’est important de s’épanouir dans son métier vous verrez il est très bien ce stage après quand vous choisirez un métier vous le choisirez parce que vous le voulez vraiment.
– Ouais mais en attendant j'galère pour bouffer et trouver de l’argent à envoyer pour mes gosses.
– Il ne fallait pas démissionner de votre poste dans la fonction publique. Vous auriez touché des indemnités.
– J’avais trop envie de démissionner. Vous savez, en démissionnant, j’ai eu l’impression que je sauvais mon âme.
– Je… je comprends.
– Vous comprenez ?
– Oui, je crois que je peux comprendre.
– C’est cool. On pourrait prendre un verre après votre boulot ?
– Je suis mariée.
– C’est trop con. Enfin je veux dire, félicitations.
- Vous êtes marrant. Vous avez essayé le théâtre ?
- J’adorerais. Mais il n’y a que des pièces à la con.
- Vous faites la fine bouche, c’est vous qui voyez.
- Je n’fais pas la fine bouche. Je n’veux pas reperdre mon âme si chèrement rachetée.
- J’ai un autre rendez-vous. Je valide le vôtre.
- Moi aussi. A plus. »

Dès qu’il pouvait, le fils du proprio m’invitait à dîner.
Il s’inquiétait sincèrement de ma nourriture.
« En gros, Andreas, tu manges du riz avec de la mayonnaise et parfois un steak.
- Un steak bio. N’oublie pas les clémentines, le petit verre de rhum après le boulot et les biscuits protéinés.
- Mais les légumes ? la salade ? les fèves ?
- Pas le fric.
- Je pense que tu serais surpris de ce qu’on peut cuisiner avec peu d’argent en se concentrant sur une nourriture saine et équilibrée.
- Ouais, ouais. Mais moi, j’ai b’soin de graisse.
- Qu’est-ce que c’est que ce langage de loulou ? C’est très inquiétant. Tu es arrivé ici tu étais un intellectuel distingué et plein de tact, ex-Normalien, Agrégé d’Allemand, maîtrisant à la perfection les codes sociaux. Quelques mois plus tard tu parles comme un gitan, en simulant l’accent du sud, et tu ne manques pas une occasion de choquer ton interlocuteur.
- Désolé, mais ça donne de nouvelles situations, c’est extrêmement intéressant pour moi.
- Ah là je te retrouve, le temps d’une phrase à peu près correcte. Mais c’est vrai que t’as pas grossi.
- L’important n’est pas de grossir. L’important c’est de savourer sa bouffe.
- Rololololo. Certes. Laisse-moi te servir trois feuilles de salade de plus.
- Bon, ok, merci, mec.
- Ta gueule et bouffe, mec. »

Nos déroutes sentimentales faisaient le thème de fond de nos conversations les plus
roboratives.
J’ai promis de ne pas parler des siennes en public, et j’aurais du mal à parler
Des miennes à l’heure de Facebook et tout.
Mais j’en arrive peu à peu là où je voulais en venir.

Un soir après le deuxième verre de vin, le fils du proprio me dit :
« C’est vraiment délirant ce qui t’est arrivé.
- Pareil pour toi, hombre.
- Est-ce qu’on ne pourrait pas pour une fois tomber amoureux de filles qui seraient moins dans la merde que nous ?
- Pour profiter de leur situation ? T’es vraiment devenu un monstre.
- Mais non, imbécile. Simplement pour ne pas passer cinq ans de notre vie à essayer de sauver notre couple et finir par se planter.
- Tu veux dire tomber amoureux d’une fille qui n’a pas de problème avec sa tête, ses cheveux et son corps, qui ne crève pas de jalousie, qui n’a pas de problèmes d’argent qu’elle nous demande de résoudre, qui aime son job ou qui n’a pas besoin d’avoir un job pour vivre correctement, qui est assez artiste pour éviter de devenir folle dans ce monde de fous, et qui est capable de discuter tranquillement de Rimbaud, de Kafka ou d’Hemingway sans péter un câble, ce genre de conneries ?
- Oui, ou d’Emily Brontë, de Sappho ou de Siri Hustvedt.
- Bien vu.
- Eh oui.
- Et tu estimes à combien nos chances de tomber sur ce genre de meufs ?
- Avec ta propension actuelle à parler comme un beauf, zéro.
- Bon. Et si on allait voir les deux filles qui nous ont branchés l’autre soir sur le marché ? Elles nous ont quand même invités à venir les démarcher à leur camping-auberge avec ton vin.
- Démarcher mon cul. Vas-y si tu veux. J'te passe une dizaine de caisses. Moi je sais pas j'le sens pas, putain.
- Parle correctement s’il te plaît.
- Tu vois que c’est déplaisant.
- Tu évites le sujet.
- Ecoute, Andreas. Ce qu’il te faut, c’est une comtesse, pas un star de camping.
- Même pas une comtesse aux pieds nus ?
- Stop les putes.
- ROOO.
- Non, une comtesse en bonne et due forme.
- Titres de noblesse et tout et tout ? Et catholique, évidemment ?
- Laisse mon catholicisme open bar en dehors de tout ça s’te plaît. Une comtesse dans l’âme. La noblesse officielle est à la société ce que le best-seller est à la littérature.
- Genre.
- Ressers-nous un verre, tu verras que j’ai raison. »
Il avait raison.

Quelques jours plus tard, emmitouflé dans mon duvet – 20°C dans mon logement où il faisait
13°C vers deux heures du matin,
I had a dream.
J’ai rêvé d’une comtesse à Barcelone.
(J’ai reconnu Barcelone quand la comtesse a pris le volant
d’un petit bolide surbaissé et descendu
à pleins gaz une pente vertigineuse en zigzagant entre des
chicanes en béton au péril de notre vie.
Le style de ces chicanes en béton faisait très
Gaudí.)
Elle avait des manières pleines d’audace et de tact.
Genre tu vois, elle n’avait pas peur d’une bonne petite conversation sur Heidegger, les conséquences crypto-fascistes du 11-Septembre, le Journal de Kafka ou le charme discret de la malbouffe mondiale.
Les malfrats dans les rues mal éclairées retiraient leur casquette à son passage.
Les metteurs en scène à la mode se mettaient à devenir polis avec tout le monde quand elle arrivait dans une teuf.
Les oiseaux se posaient sur son épaule pour lui raconter leur journée.
Elle adorait mes enfants et mes enfants l’adoraient.
Sa simple présence me semblait ouvrir une porte jamais trouvée vers un monde plus drôle, plus juste, en un mot plus espagnol.
(La justice et l’espagnol sont des thèmes importants de mon paradis intérieur depuis que j’ai vu un épisode de Zorro en VO à l’âge de 7 ans.)
En me réveillant de ce rêve magique j’ai réalisé quelque chose d’intéressant.
La comtesse de mon rêve avait le visage d’une amie que je n’avais pas revue depuis des années.
Quelques semaines plus tard, un vendredi soir, j’ai pris mon courage et mon téléphone à deux mains
et j’ai appelé la fille. Elle était en train de faire des maths
en savourant un verre de rouge.
Elle se souvenait de moi. Ça ne la dérangeait pas du tout de discuter un peu.

Aujourd’hui, deux ou trois ans plus tard, je vis, je parle et j’écris toujours comme un gitan.
Mais la comtesse, c’est ma copine.

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Published by riverrun
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