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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 21:06

 

La bonne réponse

Cette année-là le ministère de l’Education annonça une réforme basée sur les conclusions du rapport Thélot. Ce rapport préconisait de recentrer le programme des collèges sur un soi-disant socle commun qui s’énonçait ainsi : « savoir lire, écrire, compter, cliquer. »

Au véritable menu de cette réforme : l’enseignement de l’histoire, de la géographie, de la musique, des arts plastiques menaçait de devenir optionnel, les personnels techniques ne relèveraient plus du ministère de l’Education mais de la région et pourraient donc être mutés du jour au lendemain à des heures de transport de chez eux, des centaines de postes de professeurs, de conseillers d’orientation, de documentalistes, de psychologues et d’infirmières seraient supprimés, etc.

Les profs du 93, plus jeunes, plus idéalistes et certainement moins expérimentés que sur le reste du territoire, se mobilisèrent massivement contre cette réforme. Tom et ses collègues du Blanc-Mesnil restèrent en grève un mois et demi. Ils firent le tour des collèges et des lycées difficiles de la région parisienne. Ils créèrent des blogs et des sites internet pour alerter l’opinion publique sur les conséquences probables de cette réforme. Ils campèrent dans des médiathèques. Ils bloquèrent des gares et des autoroutes. Ils réunirent des parents d’élèves dans des centres culturels en ruines et dans des quartiers pourris par la misère et la drogue. Ils emmenèrent dans leurs virées des journalistes enthousiastes qui pondirent des articles et des reportages modérés. La réforme passa presque telle quelle.

Les profs ne gagnèrent pas grand-chose et perdirent beaucoup d’argent. Au lieu de louer pour l’été une maison en Bretagne, dans l’Ardèche ou en Corse, beaucoup d’entre eux passèrent leurs vacances au camping du coin avec leurs mioches, à compter leurs sous pour voir s’ils pouvaient payer à leur tribu une ou deux excursions en kayak sur l’Oise ou sur la Marne. Ce fut la dernière grande grève dans l’Education nationale.

Au début de l’été 2003, Tom remplit les bulletins de ses élèves avec le peu de notes qu’il avait dans son carnet de prof. Il éprouvait un mélange de colère, de lassitude et de mauvaise conscience. Il avait le sentiment d’avoir été lâché, lui, ses collègues et ses élèves, par le reste de ce qu’à l’époque il appelait encore la République. Il avait aussi l’impression d’avoir commis une erreur stratégique en participant à cette grève sans fin au lieu de simplement faire le siège du ministère avec un centaine de collègues déterminés, armés de jerricans d’essence. Bien des années plus tard, il devait se souvenir qu’alors, en pleine lecture de George Orwell (1984, La Ferme des animaux, Hommage à la Catalogne), il avait eu le pressentiment que, consciemment ou non, en sacrifiant l’éducation de la jeunesse et surtout celle des quartiers difficiles, la France s’apprêtait à créer une génération d’ouvriers sous-qualifiés et de chair à canon.

Pendant un conseil de classe du mois de juin, dans une ambiance de fin de récré, il eut tout de même un bref moment de satisfaction professionnelle. Un de ses élèves de quatrième suscita l’admiration de ses collègues. Dans une classe turbulente que les perturbations de la grève avaient rendue plus difficile encore, ce jeune garçon faisait figure de bon élève. Réservé, presque timide, il levait cependant courageusement la main, lorsque tous ses camarades bloquaient, pour donner ce qu’il était convenu d’appeler la bonne réponse.

Quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015, Tom eut la mauvaise surprise de reconnaître le nom de cet élève dans la liste des terroristes du Bataclan.

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Published by riverrun - dans Fragments
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