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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 22:17

 

Les mains                               

Pendant l’hiver 2002-2003, Tom effectuait un remplacement dans un collège d’un coin pourri du 93. A cette époque les gens avaient déjà commencé à tirer la gueule à longueur d’années. Je ne vous rappelle pas le contexte. Ce serait trop long et personne ne saurait par où commencer, ni vous, ni moi.

Tom tirait la gueule lui aussi. Il était père depuis bientôt trois ans, ce qui, le connaissant, aurait été une bonne raison de ne pas tirer la gueule, mais il ne baisait plus autant qu’autrefois et ça lui manquait. Et puis, pendant que sa femme écrivait une thèse brillante sur l’architecture pré-colombienne, il faisait bouillir la marmite en exerçant un métier qui, trois ans à peine après l’obtention de ses diplômes, ne correspondait déjà plus à ce dont il avait rêvé. Prof.

Un mardi soir, dans un bus qui le ramenait du Blanc-Mesnil à la gare RER de Drancy, il était debout, la main sur un poteau. Il regarda sa main quelques instants avant de contempler la pluie qui tombait dans les rues embouteillées. Il était en train de se demander si poteau était le mot exact. Une barre, un pilier, un poteau, aucun de ces mots ne semblaient correspondre à cet étrange tige de métal qui reliait le plancher du bus au plafond, et qui servait manifestement à se tenir pour ne pas tomber sur le passager d’à côté à chaque arrêt brutal à un feu rouge ou à chaque démarrage encore plus brutal à un feu vert.

Tom en était là dans ses réflexions du soir d’insomniaque absolu lorsqu’une main sembla se poser par mégarde sur la sienne. Il tourna à nouveau la tête vers sa main et vit une belle main brune, une main de jeune femme, tranquillement posée sur la sienne. Son regard suivit la courbe du poignet de cette main jusqu’à la manche d’un épais manteau de laine bleu foncé, puis le long de cette manche jusqu’à un visage.

Ce visage était d’une beauté sublime. C’était celui d’une femme du même âge que lui, vingt-cinq ans à peu près, à la peau sombre comme celle d’une Africaine et aux yeux bridés. Ces yeux regardaient ailleurs. La main ne bougeait pas. Elle était délicatement posée sur la main de Tom. Il était absolument impossible que cette jeune femme n’ait pas senti que ce à quoi elle se tenait, ce n’était pas un poteau, une barre ou un pilier de métal, mais la main d’un homme accrochée à un poteau, à une barre ou à un pilier de métal.

 

 

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Published by riverrun - dans Fragments
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