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20 septembre 2017 3 20 /09 /septembre /2017 07:44
Turner, The Fall of an Avalanche in the Grisons

Turner, The Fall of an Avalanche in the Grisons

L’un de ces petits événements qui auraient pu tourner au tragique et qui tournent à la magie, raconté par une amie qui passe son temps en montagne.

Un hiver, il y a quelques années, elle emmène son petit ami pour une randonnée à skis dans un massif peu fréquenté, à plus de 2000m d’altitude. En approchant d’un refuge une heure avant le coucher du soleil, ils sont surpris par un nuage de neige et, quelques minutes après avoir commencé à accélérer leur marche, ils découvrent à quelques pas de leur chemin un petit effondrement de poudreuse à peine regelée dans lequel ils aperçoivent une moto-neige renversée et ce qui leur semble être le corps d’un homme, recroquevillé et à moitié enseveli sous la neige qui tombe toujours plus drue.

Ils appellent en faisant un porte-voix de leurs mains, ils essaient de contacter par téléphone le refuge tout proche.

Rien. Le corps reste inanimé, le refuge est injoignable.

Les deux aventuriers amoureux se consultent. Ils ne sont pas sûrs qu’il y a un corps allongé là, dans la neige. Si c’en est un, ils ne sont pas sûr que la personne soit vivante. Mais ils doivent en avoir le cœur net. Ils ont oublié de prendre une corde avec eux ce jour-là... Ils étendent une couverture sur le bord de l’effondrement et la fixent dans le sol avec leurs bâtons, puis le garçon descend le premier et s’approche du corps. Au moment où il va le toucher, il s’enfonce dans la neige jusqu’à la poitrine et son amie descend à son tour dans l’effondrement pour venir le secourir. Le garçon parvient à s’extraire et ils atteignent le corps, qui n’est en fait qu’un amas de vêtements sortis en urgence d’un sac-à-dos abandonné.

Il n’y a personne à sauver ici, si ce n’est, maintenant : eux-mêmes.

En tapotant doucement avec leurs poings et leurs pieds, ils se créent une sorte d’échelle de sortie sous la couverture pour quitter l’effondrement dans l'obscurité croissante et le blizzard de plus en plus puissant. Mon amie pèse quasiment la moitié de son poids à lui, il la laisse passer en premier mais, lorsqu’elle est presque parvenue en haut, le mur de neige commence à s’affaisser. Elle accroche son piolet le plus loin possible et parvient à sortir de l’effondrement.

Mais ça se présente beaucoup plus mal pour lui qui, avec ses quatre-vingt-cinq kilos, aura bien du mal à passer là où elle, avec ses quarante-sept kilos, a déjà dû jouer les lézards. Pressée de le tirer d’affaire, elle s’installe trop près du bord pour lui tendre la main. Lui, monte prudemment, lentement et, comme il me le dira plus tard : « j’avais l’impression que si je respirais trop profondément, je pèserais trop lourd… » Alors qu’il est presque arrivé en haut du mur de neige, sa petite amie lui tend la main et il la saisit un instant, pour la repousser aussitôt : tout le mur recommence à s’affaisser malgré la couverture.

Petit moment de panique.

« Donne ta main !

- Non, laisse-moi faire !

- Donne ta main, je te dis !

- D’accord, mais alors recule le plus loin possible, allonge-toi entièrement dans la neige, plante ton piolet le plus loin possible et ensuite seulement, tends-moi la main. »

Et c’est comme ça qu’ils s’en sortent.

 

L’histoire ne serait pas totalement complète sans la réaction du père de mon amie lorsqu’ils arrivèrent au refuge.

« On a failli rester pour mourir de froid dans un effondrement où on a trouvé une moto-neige, papa.

- C’est pas très prudent, ma fille... On a entendu pour l’accident... Le pilote de la moto-neige a été hélitroyé… Vous auriez dû nous appeler…

- On a essayé, il n’y avait pas de réseau.

- Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »

Mon amie raconte à son père leur mésaventure et il la gronde (elle n’est pourtant plus vraiment une fillette) avant de se tourner vers le petit ami : « Eh bien, merci d’avoir sauvé ma fille d’une mort atroce. Elle se met toujours dans des situations incroyables.

- Désolé, Monsieur, mais nous nous sommes mis ensemble dans une situation incroyable et, ensuite, c’est votre fille qui m’a sauvé la vie. »

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 15:40
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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 11:46
Your Work Need Not Be Lost
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18 septembre 2017 1 18 /09 /septembre /2017 21:39

"Quand il est revenu à la septième, le compositeur a bu de grandes quantités de whisky dans le but, selon lui, de raffermir sa main comme il l'écrit sur le manuscrit."

Source: Ouï-dit-à-képi.

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17 septembre 2017 7 17 /09 /septembre /2017 10:01
portrait of the artist as a middle aged man

portrait of the artist as a middle aged man

pas étonnant donc la matrice totale à médée la prison les bonbons la carotte la baston résultat pour éviter chaque jour le massacre c’est fou ce que le sentiment réel de leur solitude pourrait leur faire faire & d’ailleurs leur fait faire de temps en temps tenez le type qui hurle là dans le métro qu’il a tué sa mère et son frère il se trouve que c’est vrai j’entends ça le soir aux infos en rentrant ce type sur la ligne six qui nous regardait tour à tour dans les yeux en criant le patriarcat le patriarcat bande d’enculés le patriarcat arrêté tué sa mère son frère de vingt-trois coups de couteau donc il suffirait en général de quelques heures vous voyez le résultat donc pour éviter la strophe la cata mesure extrême mais en douceur à la fois but & méthode en bon anglais solitary confinement à l’intérieur à l’extérieur d’eux-mêmes ou ce qui en tient lieu en chacun en chacune donc en gros la même chose la même terreur la même stupeur les mêmes bremblements la même narcose la même nécrose saussiciété est l’opium d’animalcule passionnel autres observateurs souterrains antérieurs j’ouvre une page au flair la puissance traduisons librement a naturellement le plus grand besoin de l’opinion publique mais uniquement dans le but de la désorienter totalement rendre impossible que quelqu’un se forme justement une opinion conséquente conséquence de cette désorientation une parfaite indifférence envers toutes choses telle indifférence aux plus bestives bestivités de puissance semble mettre en danger puissance elle-même et son efficace mais en vérité ne fait que la renforcer car indifférence totale & inconditionnelle fait qu’on laisse tout faire pourtant là que puissance vient trouver son inverse où se brise c’est assavoir inconditionnelle & totale absence de résistance qui fait que puissance soudain agit et agit’ prop’ à vide et suragit dans ce qu’autrement ne pouvons nommer que néant parfaitement néant oui néant le plus grand le néant le plus vaste le waste & wasted land alors là quelle rage quel travail quel je dirais même allez quel travaillalaragée tout ça pour la dragée pas si haute en plus la gageure pourtant réfléchissez un instant s’ils ne travaillaient jamais mais réfléchissaient un instant le ciel les arbres les étoiles les lumières comme moi sur l’île les étoiles look now look at the yellow country and the white hills mais finalement s’en dûment foutent éperdument oui bien sûr la question oui vous avez raison comment mais comment font-ils pour ignorer tout supporter ça moi j’ai mes cinq cents livres et ce soir cinq disques de django question de rythme de chaleur de joie et de courage un soleil dans le ventre eux les pauvres au final ils n’ont rien personne nulle part où chanter nulle part où danser invisibles quel prélude quelle maudude quelle platitude quelle pude quelle agonistique quiétude et au fond oui quel minuscule rididucule animalmule et pendant ce temps je ou un autre c’est assavoir alex gambler traverse tout ça bien sûr encore & toujours & partout comme ici le sourire aux lèvres citons campings internationaux douches des femmes avec ma femme retour de l’île quel magnétisme quinze jours sans elle quinze jours sans moi corps langues et doigts l’un dans l’autre debout sous la pluie chaude en silence parmi les femmes nues et vaguement averties ou terrains de basket avec mon increvable fils & ma jolie belle-sœur artemis financière regardez ses jolies jambes ou encore piscines très sélectes halls de gares bon bon pour traverser tout ça exercice ne nous emmerdons pas gymnastique de l’esprit imaginons depuis ce temps six ans que non seulement prof de zep mais comme dit l’autre agent secret et pluridouble de sa propre vie réception des colis paris nord alors imaginons oui couverture idéale déplacements fréquents nombreux contacts sillonne tout le neuf trois de nombreux consulats sa sacoche à la main deux ou trois centaines de contacts appelons ça le réseau des bahuts consignes orales saint-lazare gare du nord j’ouvre ça l’air détaché arme négligée je vous remercie sans façon je vous demande un peu quel besoin pour cette mission des armes j’en ai d’autres des armes et puis j’en ai vues d’autres armes naturelles bien sûr mais pas seulement grande piscine cette fois carrément treize heures loin de chez vous londres en trois heures largement suffisant midi vous quittez trafalgar direction les docks votre anglais est parfait christ college pur jus dix-neuf heures vous lisez le monde à port-royal rer b comme tout le monde en gros comme si de rien n’était quelle époque eh oui une vie de chien de papillon de taupe de caméléon une vie d’écrivain eh bien dites à votre femme que vous trinquez avec des collègues naissance d’un bébé ce qui est vrai d’ailleurs alors octobre une visite direction générale des services postérieurs on ne rigole plus opération hölderlin vous recevez boulevard des mortiers puis bref dialogue surveillance infernale du territoire céleste votre contact à anvers ne répond plus ne passez plus par leer ne traversez plus la sarre faites une croix sur douvres regency onze heure trente-cinq remerciez sherlock prenez le thé avec la tendre proximity comme un brave petit espion je ne suis pas caché et je le suis vous me recevez les forêts sont en marche je répète les forêts sont en marche quittez le château je répète quittez le château répondez william répondez eh bien william va au british museum il revient à six heures je répète william va au british museum d’ailleurs avec arthur ils reviennent à six heures prenez garde vienne salieri vous attend comité svr au complet au bar de l’étoile unter den linden sur le ring direction regensburg au burgtheater l’atheneum à la main au thalium polonium dégagez polonius ne passez plus par hambourg ni par rome on s’inquiète pour rien deux morts et puis c’est tout pauvre tsar quelle réputation regardez plutôt chez nous ou plutôt chez vous ça va exploser à paris aussi l’air est pollué je répète à paris aussi l’air est pollué me recevez-vous mais non mais si pollué toi-même d’après les r les g grande randonnée nocturne à la lumière des feux l’anniversaire les lieues du ban voitures cramées bus incendiés arabes défigurées mais si mais non ils ne fêteront pas vous verrez bien vous voyez bien tous passés par la case prison sans passer par la case grand départ à zéro ne recevez pas vingt euros pas envie de revenir savent désormais que leur cul ainsi le veut la tradition de la mort française appartient à la république pour les siècles des siècles eh bien vous avez vu rien oui rien vous aviez raison rien parfaitement rien du tout c’est bon alors oui c’est rien c’est bon ça baigne voui vivi vous voyez vi quel ennui c’est mortel william retirez-vous couverture couverture contentez-vous de peu de oui lisez simplement les journaux vos analyses on s’en tape révisez la version officielle par coeur la course iranienne quelques lectures il faut puisqu’on parle d’iran mil neuf cent quatre vingt dix huit un exemple encore parmi d’autres ce bon vieux monsieur belge juste après le pointage mercedes annecy taxi zürich avion téhéran la prison avion paris la prison bourges et puis disparu dans la nature en est-ce encore une vieille histoire ça des années oui mais révélatrice tu parles bien sûr le réseau est foutu et on n’en a pas d’autre tu rigoles et le contrat socio-total au bas mot trente milliards investis d’où rôle trouble de notre branche au liban ces assassinats très politiques mais non rien à voir le grand jeu petits joueurs la syrie est derrière ou tout comme ça c’est toi qui le dit thierry fricote avec aoun non si mais pas tes affaires ça m’inquiète ces conneries depuis vichy tu t’occupes de tes oignons frits n’empêche je remarque le retour de ziad alias monsieur t derrière salamandra financement présidentielle this river runs like a clear stream et le rôle de juillet tiens l’axe paris-moscou au proche-orient sans parler de l’axis for peace quand on parle de l’ours mais revenons à nos moutons ou plutôt chacun son style à nos veaux rédactions en crise rentrée politique en frise un peu refait les décors c’est gratuit on efface tout

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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 19:22
Tempête sur le port de l'île de Sein (Photo Le Bihan, 2008)

Tempête sur le port de l'île de Sein (Photo Le Bihan, 2008)

 

http://parolesdesjours.free.fr/conversation.pdf

 

Comment présenter un tel monstre.

Un seul regard au hasard dans ce livre et le lecteur effaré comprend aussitôt à quoi il a à faire.

C’est déjà pas mal.

Une audacieuse lecture d’une ou deux minutes, et le lecteur scandalisé reconnaîtra un vers de Rimbaud, des extraits de revues scientifiques, un verset de l’Ancien Testament ou ce qu’il en reste une fois traduit en français, une publicité pour des vitamines, Homère, « Le Monde », Madonna. Plagiat cosmique. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens. Comme disait l’autre. Enfin il paraît.

Autrement dit : ça voudra dire ce que vous en penserez, si vous pensez lucidement comme lorsque vous êtes au milieu d’un paysage qui vous accueille avec un immense amour, une immense moquerie et une immense tendresse.

Un paysage, un monde comme la rue, comme l’île, comme la ville où j’ai écrit ces trois chapitres disproportionnés : « Furieux de ces bagarres », « Erriverevie », « Criminelle mais sacra », dans une sorte de rêve lucide qui ne m’appartenait pas (tout à fait).

J’ai fait ce livre comme une cabane, de mes mains avec l’œuvre des autres. Et avec l’aide d’une déesse grecque égarée sur une île au bout de l’Occident.

J’en ai ramené une cicatrice à la jambe, un amour de la vie que je dois renfermer dans mon cœur pour ne pas effrayer les gens, et la certitude que les choses, si vous êtes avec elles, sont avec vous.

Alors oui, c’est déjà pas mal.

Paris, 2 III 2017

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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 17:39
Hot Peace
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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 17:50
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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 11:56

You can never hold back spring
You can be sure I will never stop believing
The blushing rose that will climb
Spring ahead or fall behind
Winter dreams the same dream
Every time

Babe, you can never hold back spring
and even though you've lost your way
The world is dreaming, dreaming of spring

So close your eyes
Open your heart
To the one who's dreaming of you
And you can never hold back spring

Remember everything that spring
Can bring

Oh babe you can never hold back spring

babe you can never hold back spring

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 18:50
Orphée et Eurydice, John Roddam Stanhope, 1878

Orphée et Eurydice, John Roddam Stanhope, 1878

La disparition, en juin dernier, au cours d’une sortie en mer quelque part au large de Salonique en compagnie de sa petite amie (une guitariste folklorique d’une certaine renommée), du regretté professeur Aggelos Hippias, est sans aucun doute un nouveau coup dur pour ce qui reste de l’université grecque.

Mais aussi pour cette véritable petite institution européenne que représente – ou que représentait, car les crédits manquent à présent – l’Association des Amis de la Mythologie Antique (AAMA), sans oublier ses nombreux collègues et connaissances partout en Europe, dont j'ai l'honneur de faire partie.

Aggelos Hippias n’était pas seulement un érudit. C’était aussi ce qu'on pourrait appeler un aventurier des lettres, toujours prêt à révolutionner la vision de la Grèce antique à travers ses schémas interprétatifs audacieux – les mauvaises langues diront fantaisistes – , toujours attentif aux dernières découvertes archéologiques, toujours à l’affût de chaque détail pouvant remettre en jeu les légendes de ce pays qu’il aimait tant : l’Hellade (la partie centrale de la Grèce antique, par opposition à ces contrées arriérées que représentent aujourd’hui encore le Péloponnèse et la Thrace, notamment).

C’est pourtant la réinterprétation sulfureuse d’un mythe thrace, celui d’Orphée et d’Eurydice, qui lui avait valu une certaine notoriété dans le microcosme académique athénien, à une époque où, par ailleurs, l’érudition mythologique avait encore droit de cité dans les cercles dits culturels, ce qui n'est malheureusement plus le cas en ces temps de crise financière et morale.

En 1998, mon ami Aggelos fut le premier à pouvoir déchiffrer les tablettes découvertes à Gortyne par l’archéologue Akakos Hulotomos. Je me souviens encore de la discussion que nous eûmes quelques semaines plus tard dans le jardin de sa petite villa sur les bords de l’Achéron, discussion dont je ne compris peut-être pas à l’époque toute la portée, et dont la publication aujourd'hui aura peut-être des conséquences pour l’avenir de l'AAMA d’autant moins prévisibles que, comme je l’ai mentionné, cette association, autrefois d’un certain renom, est menacée de disparaître.

« Qu’y a-t-il donc de si intéressant sur ces vénérables tablettes ? » demandai-je ce soir-là, non sans malice, à Aggelos. Car je croyais savoir par une collègue et amie à l’université d’Héraklion que leur authenticité semblait plus que douteuse.

« Il s'agit de rien de moins qu'une version inconnue du mythe d’Orphée et Eurydice, mon cher ami…

- Mais l’authenticité de ces tablettes est remise en cause par le département d’archéologie d'Héraklion ?

- Peu importe l’authenticité de la tablette ! La datation est en cours et nous aurons probablement une grosse surprise, mais là n’est pas la question !

- Comment ça, là n’est pas la question ? » demandais-je un brin irrité, car ce n’était pas la première fois qu’Aggelos se lançait sur des pistes douteuses au mépris des vérifications scientifiques les plus élémentaires.

« Mon cher ami », répondit Aggelos, « dans certaines affaires la richesse des interprétations possibles d’un nouvel élément narratif, si minime semble-t-il, l’emporte sur la question de l’authenticité des éléments purement matériels, admettez-le ! »

Il m’était impossible de l’admettre, car telle n’était absolument pas ma position, ni à l'époque, ni même aujourd'hui. Mais il m’était tout aussi impossible de le signifier en ces termes à mon ami.

« Tout de même, Aggelos, le souci de préserver votre réputation doit…

- Ma réputation est elle aussi sans importance dans cette affaire. Ecoutez plutôt. Dans cette nouvelle version du mythe, seule le début et la fin diffèrent... mais substantiellement. Eurydice n’est pas mordue par un serpent mais renversée par un char et meurt. Orphée descend la chercher aux Enfers et emploie les astuces habituelles. Il endort Cerbère au son de sa lyre à neuf cordes. Il endort les Euménides. Il persuade Hadès de le laisser repartir avec Eurydice. Hadès exige de lui qu’il remonte jusqu’à la surface de la terre sans parler ni se retourner pour vérifier qu’Eurydice le suit. Alors qu’il est presque arrivé à la surface de la terre, Orphée cesse d'entendre les pas d’Eurydice derrière lui et s’arrête. Il reste longtemps immobile et silencieux. Il résiste à la tentation de se retourner et reprend sa marche… »

Je me resservis un peu de vin. Je ne voyais pas l’intérêt de cette soi-disant nouvelle version du mythe. Surtout, je ne comprenais pas comment mon ami avait pu se laisser berner par une trouvaille aussi évidemment contrefaite. Mais il me faut reconnaître aujourd’hui que je me demandai quelques instants quelle fin stupide avait pu inventer le plaisantin qui s’était amusé à graver une tablette selon les techniques les plus anciennes connues et à l’enterrer sur l’un des sites archéologiques les plus mystérieux de toute la Crète pour... ruiner la réputation de celui qui la trouverait.

« Et ensuite, Aggelos ?

- Eh bien, qu’en pensez-vous, mon cher ami ? Comment tout cela aurait-il bien pu se terminer ?!

- Vous en parlez comme d’un feuilleton télévisé argentin, Aggelos. Vous m’inquiétez… » fis-en en riant un peu jaune pour cacher à quel point j’étais désormais mal à l’aise.

Aggelos me regarda avec un sourire déçu qui me fit rougir. Je décidai de lui donner provisoirement satisfaction.

« Eh bien, si vous voulez absolument que je joue à ce petit jeu, Aggelos, le plus logique serait qu’Eurydice parvienne elle aussi à la surface de la terre, qu’ils vivent heureux et aient beaucoup d’enfants, ce qui est bien sûr d’un intérêt plus que douteux pour l’édification de nos âmes…

- Ha ha ! C’est évidemment le plus logique... Du moins de notre point de vue d’hommes modernes, mon cher ami… Mais ce n’est pas ce qui est écrit...

- Alors je vous en supplie, abrégez cet intolérable suspense, Aggelos... »

Ses yeux brillaient si intensément que l’espace d’un instant, je crus qu’il était saoul.

« Aggelos, pour l'amour du ciel…

- En parvenant à la surface de la terre, Orphée trouve Eurydice arrivée avant lui. Au comble du bonheur, il s’avance vers elle. Mais elle l’arrête d’un geste et lui dit : ‘Si tu m’aimais comme je t’aime, Orphée, n’entendant plus mes pas, tu aurais outrepassé l’ordre d’Hadès et te serais retourné.’ Et ces mots prononcés, elle se transforme en nuée et disparaît dans les cieux. »

Je restai quelques instants sans voix.

Aggelos se resservit du vin à son tour et contempla le fleuve.

Je dus finir mon verre avant de parvenir à me ressaisir.

« Mais enfin, Aggelos, reconnaissez que c’est parfaitement absurde. Il est évident pour moi qu’il s’agit d’un faux ! La datation le montrera… Je ne comprends pas comme cette soi-disant tablette antique peut vous fasciner à ce point !

- Si la datation montre qu’il s’agit d’un faux, ce qui est probable en effet… » répondit Aggelos en souriant de plus belle, « c’est ce que j’écrirais dans mon papier, bien évidemment. Mais reconnaissez, mon cher ami, que cette blague, si c’en est une, antique ou pas, est tout de même une bonne petite leçon d'herméneutique ! »

Croyant Aggelos définitivement ivre, je changeai abruptement de conversation, ce à quoi mon ami se plia de bonne grâce, car son caractère conciliant était devenu proverbial dans les milieux universitaires comme, je crois, parmi ses plus proches amis.

Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, j’ai beau relire pour la troisième fois le brillant article qu’Aggelos écrivit par la suite à propos de cette tablette (authentifiée quelques mois après cette ahurissante conversation comme datant du 3e siècle av. J.C. mais depuis disparue lors d’un aménagement des collections du Pergamon), je ne comprends toujours pas l’espèce de joie délirante de mon ami ce jour-là, dans le jardin de sa petite villa sur les bords de l’Achéron.

Et il est malheureusement trop tard pour lui demander plus d’explications.

 

 

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