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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 08:23
(Très brève) - 15. Modestie

15. Modestie

103.0°E Gorizont 31 (incl. 4.3°) 020927 96.5°E Gorizont 28 (incl. 5.8°) 010417 95.0°E NSS 6 030608

Il mit plusieurs semaines à comprendre ce qu’elle avait voulu dire. Impossible de cogiter. Le printemps faisait des ravages au deuxième étage et ça finissait en crises et bouclage des portes trois-dix fois par jour. On aurait eu le temps de réfléchir mais on n’avait pas celui d’agir. Or l’action précède la réflexion. De plus la poésie ne rythmera plus l’action. Elle sera en avant. Et enfin l’homme qui ne voit qu’une source ne connaît qu’un orage. Les chances en lui sont contrariées. Par conséquent j’adopte une position entre l’aptitude et l’inaptitude ; mais qui tient le juste milieu entre l’aptitude et l’inaptitude ne saisit qu’une vérité apparente et n’échappe pas encore aux embarras du monde. Qui prend pour véhicules le Tao et sa vertu pour s’ébattre librement est au-dessus de tout cela. Il vit en dehors de l’éloge et du blâme ; il s’étend comme le dragon, se replie comme le serpent, il se transforme selon le cours du temps et ne s’obstine dans aucun parti pris ; il s’élève ou s’abaisse selon l’harmonie universelle ; il s’ébat auprès de l’ancêtre des êtres : être être mais non être sur être ; qui pourra entraver sa liberté ? Telle est la loi de Cheng-nong et du Souverain Jaune.

Pendant l’un des rares moments d’accalmie Thomas vérifia que sa porte n’était pas fermée de l’extérieur et sortit dans le hall.

Il était onze heure du  matin à l’horloge du pays officiel.

D’habitude c’était l’heure de la deuxième crise. Mais le bâtiment était réellement très calme ce matin. Depuis plusieurs minutes on n’entendait plus la Sainte et le type du premier étage qui cognait toujours son crâne contre les cloisons fêlées entre onze et douze en mémoire d’on ne savait plus trop quel carnage avait arrêté depuis quelque temps. Certains disaient qu’une cloison avait fini par céder et qu’il s’était évadé en défonçant la grille du parc d’un dernier coup de tête. D’autres que dans son élan en explosant le mur de sa chambre il était tombé en paix dans les rosiers en fleurs et qu’il était resté là, au milieu du parterre si l’on osait dire, de l’autre côté de l’asile, exposé aux morsures des corbeaux, des vautours et des dieux. Thomas aurait préféré même s’il ne connaissait pas le type qu’il finisse parmi les grands rosiers sauvages au fond du parc. Un peu d’intimité dans la mort, c’était quand même le minimum.

« Hé ? Ohé ? » fit Thomas, sur ses gardes.

Une porte s’ouvrit prestement à l’autre bout du deuxième étage et Laura apparut dans toute sa splendeur et une superbe robe courte décolletée blanche à fleurs roses. Elle lui fit joli signe d’approcher.

Tout le deuxième étage était sagement réuni dans cette chambre (l’équipe soignante exceptée). Et tous les regards – émerveillés – étaient tournés vers Thomas. Quelqu’un s’aventura même à chuchoter pour que les autres se concentrent bien : « Le voilà ! c’est lui notre héros ! »

« Mais qu’est-ce que vous faites ? » demanda Thomas, légèrement anxieux.

« On t’attendait », dit Philippe, incapable de se retenir plus longtemps.

« Chut », fit Laura. « Il faut le laisser se concentrer. 

- Je ne vois pas pourquoi je devrais me concentrer », protesta Thomas mollement mais Laura l’avait déjà fait asseoir au milieu de la chambre sur la seule chaise en vue. Tous les autres étaient assis sur le lit ou le lino jaune rayé. Laura était debout, magnifique, ses cuisses finement musclées et légèrement bronzées orientant tout l’espace.

« Moi je veux bien une petite séance de délire à voix basse mais où sont les infirmiers ? » demanda Thomas d’un ton conciliant.

« Réunion syndicale », répondirent tous en chœur sauf Laura.

« N’essaie pas de changer de sujet », le prévint-elle doucement. « Tais-toi et regarde. »

Il y eut un moment de silence parfait.

Thomas regardait les autres. Les autres regardaient Thomas.

Thomas regardait Laura. Laura regardait Thomas.

Laura regardait les autres. Les autres regardaient les cuisses de Laura.

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20 juillet 2017 4 20 /07 /juillet /2017 14:06
(Très brève) - 14. Grand avoir (1)

14. Grand avoir

105.0°E AsiaStar 030514

Ce qui était le plus difficile, le soir de premier printemps, c’était de tenir la chambre 209. On aurait eu envie de courir dehors entre les prunus mais on pouvait pas. Mesure de sécurité exceptionnelle valable trois jours pour tous les pansionnaires (« alerte au pôle Haine »). Alors l’ennui était palpable au 2e étage. Dans la chambre de Thomas Book, il avait pris la consistance d’un roman de Musso offert par un infirmier bien intentionné. Tom soupira, s’alluma une cigarette, jeta le bouquin par la fenêtre et se mit à réfléchir. Il avait l’impression d’avoir perdu encore des choses précieuses pendant ces sept cent soixante-dix-sept semaines de biture hivernale. Pourtant les souvenirs continuaient d’accourir. Mais c’était comme des lignes de partitions déchirées ou des morceaux de miroirs un peu trop fracassés. Jolis mais chaque morceau renvoyait à autre chose lointaine et probablement impossible de les recoller tant qu’on ne les avait pas quasi-tous. A moins bien sûr que

Ce qui était loin d’être évident.

C’était beau et (mais/ou/donc ?) précieux, ces molécules de la mémoire, ces filaments du self, ces bris de pellicule d’argent sous verre... Mais Tom ne pouvait pas en faire grand-chose, sauf jouer aux lumières sur les murs comme avec les montres au Cours Préparatoire mais la maîtresse antillaise se moquait tellement belle que tu avais honte et plus jamais ne recommençais.

« Il faut que tu te souviennes », dit Laura.

« J’ai capté, Laura. Passe un autre disque. Je n’y arriverai jamais comme ça.

- Tu ne prends pas ça assez au sérieux, Thomas Book. Ce soir, je coucherai avec Stephen.

- Couche avec qui tu veux. Si tu penses que tu peux me punir en allant coucher avec quelqu’un d’autre, t’as vraiment rien compris à la vie. En tout cas à la mienne. Moi si je couchais avec quelqu’un d’autre ce serait pas pour te punir, Ralo. Ce serait pour punir la société toute et entière sauf toi (que je ne considère même pas comme appartenant à la société et c’est un compliment) tout comme chaque fois que je couche avec toi, c’est une punition contre la société entière, sauf pour les autres femmes avec qui je couche (que je ne considère même pas comme appartenant à la société et ce n’est pas une insulte).

- Putain. Tu couches avec moi pour punir la société ?

- Je parlais même pas du plaisir de coucher avec quelqu’un, notamment avec toi. Ça c’est la partie évidente. Enfin je crois. Et ne te monte pas la tête, mais c’est un truc au-delà du plaisir. Il y a une dimension ontologique. Par exemple moi quand je couche avec toi, j’ai l’impression d’être un unicellulaire du protozoïque qui dégèle.

- En fait, t’es pas si romantique que ça, Tom.

- Pourquoi je serais romantique ?  Avec toutes ces équations qui me rôdent dans le cervelet tu t’attends à quoi, Râle-Ô, à ce que je me creuse la cervelle pour t’offrir un dîner aux chandelles sur le toit de l’asile ?

- Avoue que ça aurait de la gueule.

- Bon.

- Et puis l’amour courtois, ça te dit rien ?

- Je préfère l’amour « courons ensemble ».

- Hein ?

- En termes clairs, je pense que la perpétuation artificielle de l’amour courtois, si elle n’est pas radicalement subversive, est la continuation de la domination masculine par d’autres moyens. Mais j’avoue que je m’exprime pas toujours limpidement.

- Si, si, je comprends, Tom… » fit Laura en fronçant les sourcils d’un air subversivement douloureux. « Mais tu pourrais continuer à me faire la cour subversivement. Comme quand tu m’attachais avec une corde subversivement, il y a bien longtemps.

- Je crois pas que j’aie fait ça un jour.

- C’était une nuit. C’était subversif mais ça ne manquait pas de ra-di-ca-li-té », fit-elle en s’étirant les grands obliques bien en rythme.

« Laisse-moi me concentrer s’il te plaît, Ralo. De quoi tu veux que je me souvienne ? Et comment tu veux que je me souvienne si t’arrêtes pas de me perturber ?

- Je te perturbe pas. Je te bouscule. Parce que moi j’aimerais bien que tu te souviennes de tout. Pas juste de la bonne vieille cause. Mais de ce que tu me faisais à moi quand je venais chez toi.

- Là tu es subversive ?

- Radicalement.

- Du coup je peux te déshabiller ?

- On vient de manger y a 32 minutes. On est en pleine digestion. Moi quand je baise c’est du sport. Vu ton état, il vaut mieux qu’on continue à te souvenir.

- Bon… Laura, tu sais ce qu’il y avait dans mon bouquin ?

- Quel bouquin ?

- Celui que le docteur a brûlé ?

- Ah. Celui-là. Je me souviens pas de ce qu’il y avait dans ton bouquin, Tom.

- Des avions », souffla Philippe par la porte entrebâillée, Maurice et Stephen perchés sur ses larges épaules.

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20 juillet 2017 4 20 /07 /juillet /2017 14:00
Melnik (Bulgarie)

Melnik (Bulgarie)

L’orageuse leur balança négligemment un escarpin et la porte claqua à toute volée.

« Les navions c’est les cadets de ton souci. Ecoute, Tom », reprit Laura. « Tu as pris des responsabilités, mon chéri. Tu dois les assumer. »

Thomas la regarda quelques instants en se rallumant une clope, un sourire aux lèvres et la tête quelque part dans le sud-est européen, dans un coin où on pouvait faire pousser du tabac, genre les environs de Melnik.

« Quelles responsabilités ? »

Laura entrouvrit légèrement les lèvres, irrésistiblement scandalisée, avant de baisser la tête d’un air franchement déçu.

« You fucking clown, you said you’d save the world, Thomas Book.

- Sauver le monde, quelle connerie… Bon mettons que je l’ai dit dans un moment d’égarement, ok, pourquoi pas, je m’en souviens pas mais je l’ai dit, ça consiste en quoi ? »

Laura redressa dignement la tête.

« Premièrement, il nous faut une Résistance.

- Un solénoïde ?

- J’ai dit une Résistance, Mort-Dieu. Comme en 40. Congé sans solde.

- De quoi tu parles, Laura ?

- C’est ce que tu disais toi-même, Thomas. On était d’accord.

- Mais d’accord pour quoi, Bordel divin ? »

Laura posa son index à elle sur ses lèvres à lui.

Il régnait un silence absolu dans l’asile tout entier. Et dans ce silence on entendit juste, dans le hall de l’étage, une voix fatiguée qui s’éleva soudain : « Tu ne tuuuuuuuuuueras pooooooooooooint… Tuuuuuuuuuuu neeeeeeeee tueraaaaaaaaaaaas poiiiiiiiiiiiiiiint… Tu ne tueras pointeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee. »

Tom regarda Laura d’un air effaré.

« Ne jure pas, Thomas Book », chuchota-t-elle en le regardant droit dans le tréfonds des pupilles, autant dire le cerveau. « Car c’est ce que tu as de plus sacré.

- Quoi ? » chuchota Book en retour, sincèrement intrigué.

« A. I. L. E.

- Comment ça, elle ?!

- A, I, L, E. Armée Intercontinentale de Libération Ecologique. Devise : Rien d’important ne meurt. »

Thomas réfléchit. Ça lui disait bien quelque chose.

« De qui est composée cette fameuse Armée ?

- De tous les résolus à sauver le monde.

- Ok. Et on est combien ? »

Les yeux de Laura étincelèrent de fierté.

« Pour l’instant, deux. »

Etirant lentement son index gauche, elle en posa le bout sur sa poitrine, puis sur celle de Tom.

« Tueeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee ne tuuuuuuuuuuuuuuuueras pointtttttttttttttttttttttte. »

Puis un très long silence.

Plusieurs minutes.

Laura prit quelques bouffées de la cigarette de Thomas, blottie contre lui sur le seul fauteuil de la pièce, s’empara de sa main, déplia ses doigts et les posa sur sa cicatrice qu’il caressa doucement.

Le temps s’arrêta un bon bout de temps.

The Saint avait probablement fini par s’endormir sur son trajet, quelque part entre la salle des douches et ses eaux stagnantes et l’infirmerie qui puait le mercurochrome. On ne l’entendait plus, Anne. Sans doute dans le bac à linge au coin du couloir, bien hors de vue de l’infirmier de garde qui regardait une série à la TV qui parlait d’une bande de jeunes riches qui se disputaient pour savoir qui était la fille la plus difficile à inviter au cinéma. (Quand même penser à réveiller la Sainte avant la lessive du matin.) Bref le silence était total.

« Oui, deux, à ma connaissance », précisa Laura d’un air profondément conscient de la finitude humaine.

« Et comment allons-nous procéder » demanda Tom, un bras autour de la taille de Laura, sans quitter des yeux une mèche jolie de cheveux noirs aux reflets violets.

« Nous n’allons pas procéder, Tom. On ne sauve pas le monde avec des procédures.

- Même d’urgence ?

- Surtout.

- Bon alors avec quoi ?

- Avec ton corps, mister Book. »

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20 juillet 2017 4 20 /07 /juillet /2017 09:11

13. Identité des humains

107.7°E Cakrawarta 1 020508 105.5°E AsiaSat 3S 030612

Ce fut Laura qui aida Thomas à tenir. Un jour il la vit à son côté tout à coup, quelque part au deuxième étage, avec son visage trop parfait pour être honnête, sa jolie cicatrice et ses yeux étincelants, sans savoir comment elle était arrivée. Elle se mit à sourire et demanda : « Thomas ? Thomas ? Tu m’entends ?

- oui

- Il faut que tu te calmes et que tu tiennes bon.

- d’accord

- C’est bientôt le printemps. Le soleil revient tous les jours. Tu vas reprendre des forces. On pourra regarder les étoiles, le soir, il fait moins froid. Je me collerai contre toi et ça nous réchauffera. Tu te souviens des étoiles ?

- oui

- Dis-moi tes étoiles préférées. Il y en avait cinq.

- arcturus

- Oui.

- gemma

- Oui.

- algol

- Encore deux.

- altaïr

- Encore une.

- albiréo

- Tu t’en souviens. Ça veut dire que tu n’es pas fou. A mon tour je vais te réciter quelque chose pour te donner du courage.

- merci

- Ecoute bien : ‘Jadis, Tchouang Tchéou rêva qu’il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu’il était Tchéou lui-même. Brusquement il s’éveilla et s’aperçut avec étonnement qu’il était Tchéou. Il ne sut plus si c’était Tchéou rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Tchéou. Entre lui et le papillon il y avait une différence. C’est là ce qu’on appelle le changement des êtres.’ »

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 18:11

12. Décadence

108.0°E AAP 1 020908 Telkom 1 030614

Cette nuit-là, quatre infirmiers en costume blanc vinrent le chercher-finie-la-rigolade et le descendirent directos au sous-sol.

Book était à peine réveillé, assis sur le béton. Il attendit quelques minutes immobile, les yeux encore aveuglés par la lumière des couloirs, assis dans le noir et un petit courant d’air.

Puis quand ses yeux se furent réhabitués à la pénombre, il distingua deux soupiraux en haut d’un mur dans son dos, par où passait la lumière dérisoire d’un réverbère très loin au fond du parc. Près de lui, un lit rudimentaire était suspendu au mur avec des draps sales et une vieille couverture mitée. Il faisait assez frais dans la pièce, pour ne pas dire glacial, et Book était en pyjama à rayures. Il se glissa sous la couverture et s’endormit.

Au petit matin ce furent quatre hommes en costume noir qui le réveillèrent d’une bourrade dans les côtes.

Book s’assit sur le lit qui, à la lumière du jour et après frottage des yeux, était plutôt une planche accrochée au mur avec une paillasse pourrie dessus.

« Bon. Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce que je fous dans ce caveau ? » demanda Book en regardant autour de lui à la recherche d’un truc pour échapper à l’ennui.

Le type le plus proche se baissa à sa hauteur et le regarda droit dans les yeux.

« Êtes-vous prêt à nous parler, capitaine Sankara ? »

Book ne se fatigua pas à soutenir trop longtemps le regard de cette brute épaisse. Il jeta un coup d’œil aux trois autres types postés stratégiquement dans la salle. Ils pesaient dans les quatre-vingt-dix, cent kilogrammes par tête.

Il faisait toujours aussi froid et on n’entendait rien du dehors.

Book regarda à nouveau le type penché vers lui dans les yeux avant d’observer attentivement ses chaussures. C’étaient des Adidas Trekking noires qui lui rappelaient quelque chose. Le genre de pompes qu’on utilisait quand on en avait marre des rangers en cuir réglementaires de l’Armée. Mais Book ne se souvenait plus comment il savait ça.

« Je suis toujours prêt à parler. J’adore parler. J’adore écouter aussi, en tout cas les gens qui parlent bien, enfin je veux dire ceux qui ont vraiment un truc à dire, mais j’adore parler. Alors de quoi voulez-vous parler ?

- Capitaine Sankara, vous savez très bien de quoi nous voulons parler.

- Qui est le capitaine Sankara ? Parce que je ne sais pas si le gentil docteur du 2e étage vous l’a dit, mais apparemment l’été dernier j’ai reçu plusieurs coups sur la tête et j’ai perdu, c’est un peu triste, la mémoire.

- Et vous savez très bien de qui nous parlons, capitaine Sankara. Et si vous ne vous en souvenez toujours pas, c’est…

- Bon. J’ai moi aussi une question, monsieur… Lebeaucostume. C’est une question très délicate, alors prenez bien votre temps pour trouver une réponse adéquate. Est-ce que oui ou non vous vous fou-tez de ma gueule ? »

Le costume produisit une espèce de sourire qui ressemblait à un piège à ours.

« Capitaine Sankara, vous n’êtes pas obligé de jouer les amnésiques. Et si vous êtes réellement amnésique, votre seule chance de sortir un jour d’ici est de retrouver la mémoire. Mais je suis presque sûr que vous n’avez rien oublié et que la petite comédie de l’amnésique vous arrange bien. Pour le moment. Mais à la limite… Si tel n’est pas le cas, je voudrais faire appel à votre sens civique tout neuf. Quelqu’un qui repart réellement de zéro a forcément le sens civique, n’est-ce pas ?

- Je suis presque sûr que j’ai toujours eu le sens civique au plus haut degré, monsieur Lecostume, même à l’époque où mon cerveau marchait correctement, s’il y en a eu une. Vous pouvez toujours y aller carrément. On verra bien ce que ça donne. S’il s’agit de sauver la société, en tout cas, je suis votre homme.

- Capitaine Sankara, nous…

- Donc le capitaine Sankara c’est moi et vous répétez ça à chaque phrase pour que je m’en souvienne ou que je m’en persuade. Ok, pourquoi pas ?

- Les choses ne se présentent pas bien pour vous. Nous aimerions savoir les noms de vos amis. Je veux dire de ceux qui sont encore en liberté, dans la nature.

- Dans la nature…

- Ces personnes, voyez-vous, nous posent un problème. Un grave problème. On peut dire que jusqu’à un certain point, la sécurité de la Nation est menacée.

- Qu’est-ce que la Nation ?

- La vie de dizaines de millions de personnes est menacée, capitaine Sankara. A court terme, probablement. Et c’est au moins en partie votre faute, à vous. Sans votre collaboration rapide nous serions obligés de passer à des méthodes qui personnellement me répugnent mais qui si vous persistez dans le déni pur et simple de notre problème pourraient s’avérer incontournables.

- C’est à cause de mecs comme vous que je suis dans le cirage, en fait ? C’est vous et vos potes qui m’avez fracassé le crâne cet été ? Et maintenant vous voulez que je collabore ? Mais dites donc, et si je commençais par vous botter le cul pour me rafraîchir la mémoire ? »

[Ici s’intercale une scène de combat glorieuse et dérisoire.]

Pendant trois semaines les cafards blancs lui firent avaler les doigts dans le nez des comprimés bleus, blancs, noirs et lui infligèrent deux piquouzes par jour. La majeure partie du temps il était dans une chambre capitonnée, en camisole, ou entravé sur un lit confortable dans une chambre plongée dans la pénombre. On avait dû lui trouver un nouveau traitement sympathique. Des images, des sensations et des phrases se télescopaient en permanence dans ce qui lui servait encore de tête. De vieux souvenirs tout neufs, des parfums qu’il n’avait pas sentis depuis des années, des histoires et des rêves étranges ressurgissaient à certaines heures précises de la journée ou de la nuit.
 

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 18:00
Peinture Albertine Trichon, roseaux et encre de Chine, juillet 2017

Peinture Albertine Trichon, roseaux et encre de Chine, juillet 2017

Il y avait la fois où encore enfant en cherchant à fuir quelque chose il s’était jeté la tête à toute volée contre une barre de fer fixée à hauteur de visage derrière une branche, dans un parc qu’il n’arrivait plus trop à localiser, genre château de Versailles, et le goût de ses dents brisées quand il avait repris connaissance.

Il y avait
 
try {

  echo diviser(1, 2) . PHP_EOL; // 1/2

  echo diviser(3, 0) . PHP_EOL; // 3/0 : instruction qui déclenchera l'exception

  echo diviser(2, 1) . PHP_EOL; // 2/1 : cette instruction ne sera pas exécutée, la précédente ayant déclenché une exception

 

Il y avait le parfum de la première fille qui l’avait embrassé, le parfum de la première fille qui lui avait fait l’amour, le parfum d’une fille qu’il avait aimée et qu’il n’avait jamais touchée,

Il y avait ODBC Database support.

Il y avait l’odeur du premier ordinateur cramé qu’il avait ouvert avec un minuscule tournevis pour comprendre ce qui se passait.

Il y avait l’odeur des bois, des fougères et de la terre quand il pleut en été, l’odeur des grands feux de branchages quand il avait sept ans, une fumée qui vous prenait aux sinus et qui couvrait la forêt blessée d’un voile de nausée et d’ennui, il y avait les mille sentiers dans les collines du Luberon, avec leur poussière, parfois l’empreinte mystérieuse d’un serpent ou d’un renard depuis longtemps disparus.

Il y avait SCL Real Time Engine.

Il y avait le rêve de la montagne familière soudainement réapparue, immense au sud des immeubles, il y avait les longs samedis après-midi de pluie à la recherche des copains dans les cours d’immeubles désertées inondées, les poursuites dans les cages d’escaliers plongées dans l’obscurité et les ascenseurs fous dans une belle résidence dans un beau quartier dans une belle ville de merde, oui ça devait être Versailles, et puis les doigts hilares des gamins tâtonnant à la recherche des interrupteurs et les courses furtives sur les grandes pelouses interdites et la légende du fusil du gardien.

Il y avait la cabane suspendue dans un if, et la cabane perchée au bord d’un mur de soutènement, et la cabane cachée dans un immense bosquet de houx.

Il y avait une maison et une rivière dans une vallée et tout ça bien fourré dans la brume.

Il y avait SCL Compiler.

Il y avait son premier amour, quand il avait huit ans, une petite fille qui en avait d’abord pincé pour un autre garçon et qui lui disait qu’il avait l’air d’un monstre dans un grand chalet perdu dans une tempête de neige.

Il y avait HS601HP Compilation Lab.

Il y avait la fois où il s’était enfui de chez ses parents pour aller rejoindre les indiens d’Amérique avec un copain qui voulait rejoindre les cowboys, et ils avaient été rattrapés par la police et les voisins.

Il y avait les ombres qui couraient sur les arbres en cercle autour de lui, la nuit où il était redescendu seul d’une montagne en passant par une forêt, en éclairant son chemin avec une torche.

Il y avait

 

Il y avait l’aigle qui planait au-dessus d’un sommet et Thomas adolescent qui comprenait qu’il était libre lui aussi de s’envoler et de partir où il voulait maintenant et plus tard à chaque instant, si tu restes c’est que tu veux rester, alors tu n’as pas le droit de te plaindre.

Il y avait l’odeur âcre des freins mouillés du RER au printemps quand on comprenait qu’on pourrait bientôt sortir sans manteau malgré la pluie.

Il y avait στεγάσαι φρενὸς ἔλλοπος εἴσω.

Il y avait le jour où il était resté trois heures parfaitement immobile et muet debout sur une borne sur le parvis de Notre-Dame à regarder la Préfecture de police, les pigeons, le bitume et les touristes en pensant à des phrases qu’il avait retenues par cœur et quand il avait recommencé à bouger il pouvait à peine marcher.

Il y avait le Global Area Strike System.

Il y avait la nuit d’été (bassin d’Arcachon => on fait quoi cette nuit ?) où il avait suivi à pied cette jolie fille de seize ans lèvres humides qui lui avait jeté un regard amusé avant de lui tirer la langue et de foncer en maillot de bain sur une 250 cm₃ vers une fête lointaine. Il l’avait retrouvée assise sur une plage dans un village sans éclairage public et il avait réussi malgré ou grâce à trois Adelscott à l’embrasser pendant qu’elle riait avant de se faire défoncer le portrait par la bande du copain jaloux. Alors Liliane l’avait relevé et ramené à moto dans une maison vide et lui avait servi du miel clair pendant trois jours et quatre nuits en échange d’une réparation d’ordinateur et de récitations de poèmes romantiques sous la véranda à la tombée de la nuit du genre de some are born to sweet delight, some are born to endless night.

Il y avait 1 20925S 90094 C 90309.49691663 .15089804 60810-4 32486-3 0 110/2 20925 51.6587 261.4830 0000922 255.5607 105.1049 16.46899992 316.

Il y avait ce train blanc qui n’en finissait pas de défiler devant ses yeux, le long d’une vallée encaissée avec des dessins anciens au pied des falaises.

Il y avait ces deux gosses de quinze ans qui remontaient un fusil d’assaut sur un banc sous un réverbère au pied d’un long immeuble de huit étages et des maisons sur le toit de Sofia pendant l’été un neuf neuf huit.

Il y avait deux serpents enroulés sous une bûche au fin fond d’une prairie en Bourgogne pendant l’été un neuf huit neuf.

Il y avait ces chaînes de chiffres qui filaient devant ses yeux un million fois par exemp010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110010010101010100100010111010100101011101011110100100000101111110.

Il y avait un grand éclair qui durait.

Il y avait le rêve d’une écorce de pin-labyrinthe où il déchiffrait l’or vif d’une résine muette.

Il y avait le froid.

Il y avait le silence à bord d’un voilier au centre exact d’une tempête.

Il y avait le froid sur ses avant-bras appuyés sur la table réfractaire de la salle zéro neuf le jour où il avait reçu son premier dix-neuf sur vingt en physique et le sourire la prof qui lui disait : « Comment tu as fait, Tom ? Il y a un mois tu avais 6/20. Et je sais que tu n’as pas triché. Comment tu as fait ?

- J’ai recopié mon manuel pendant les vacances, madame. »

Il y avait la sueur sur ses avant-bras une nuit d’été assis devant les aveuglants rectangles de trois écrans plasma depuis des heures et l’impression que le monde réduit à x(t) y(t) z(t) s’était éteint pour toujours entretemps.

Il y avait le regard magique gravé sur sa rétine d’une fillette brésilienne au campement de la fazenda Cuiaba du sertao de Xingo sur les rives du fleuve Sao Francisco.

Il y avait le corps affolant de Laura sous la douche poussée à 30°C.

Il y avait le jour où devant le QG de l’Etat-major il avait reçu tous ces coups et où il avait senti sa tête imploser.

Et il y avait maintenant, entre les murs de cette prison qui disparaissait chaque jour, chaque nuit, dans un brouillard fiévreux traversé de cauchemars, d’étouffements et là-bas d’ombres pénardes comme la fois où il luttait contre le courant à deux-cents mètres de la digue et il voyait les rayons du soleil plonger et danser au-dessous de lui dans les profondeurs radioactives et presque infinies de la Méditerranée.

Et des cascades de souvenirs comme ça chaque jour pendant trois semaines.

Alors oui, ça faisait beaucoup de choses pour des journées d’oiseau. Mais ça ne faisait pas beaucoup de choses quand c’était tout ce qui restait d’une vie d’homme.

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 11:22

Kafka, aimer et mourir. "La Splendeur de la vie", de Michael Kumpfmüller

Dans "La Splendeur de la vie", l'écrivain allemand Michael Kumpfmüller évoque la dernière passion de l'auteur du "Procès". Poignant.

LE MONDE DES LIVRES | | Par

Dora Diamant, le dernier amour de Kafka.

A la fin de sa vie, Franz Kafka a été un homme heureux. Les faits sont avérés depuis longtemps. Mais le mythe qui entoure l'auteur du Procès est si puissant et si sombre qu'il rend cette vérité inconcevable. La Splendeur de la vie, quatrième livre de l'écrivain allemand Michael Kumpfmüller (le deuxième traduit en français, après Fugue en lit mineur, Denoël, 2003), la rétablit cependant avec tant de justesse, et une telle puissance, qu'il sera désormais impossible de l'oublier.

Solidement étayé sur près d'un siècle de recherches biographiques et profondément imprégné par la lecture des journaux, carnets et lettres de l'écrivain pragois, ce très beau roman, unanimement salué par la critique allemande à sa parution, en 2011, réussit un tour de force. Obéissant à ce que Kafka nommait lui-même, dans son Journal, "l'essence de la magie", il parvient à dévoiler ces ultimes moments de plénitude grâce aux seuls pouvoirs de l'invocation romanesque. Kumpfmüller rend en effet Kafka présent, comme il ne l'avait encore jamais été sous la plume des exégètes, à travers le regard aimant de Dora, jeune femme consciente de la grandeur de son oeuvre mais avant tout amoureuse de son corps. Hommage d'autant plus bouleversant que les preuves tangibles de cet amour, les trente-cinq lettres et les vingt cahiers que Dora Diamant, à l'instar de l'ami et exécuteur testamentaire de Kafka, Max Brod, avait sauvés de la destruction contre la volonté de l'écrivain, ont été emportées par la Gestapo et n'ont pas encore été retrouvées à ce jour.

C'est l'été 1923. Kafka, déjà très malade, se rend avec sa soeur Elli à Müritz, une petite station balnéaire sur la Baltique. Du balcon de sa chambre d'hôtel, il voit les enfants du centre de vacances du Foyer populaire juif de Berlin jouer et chanter en hébreu. C'est là que ses yeux bleus se fixent sur Dora pour la première fois. Il vient d'avoir 40 ans, elle en a tout juste 25. Elle est assise à la table de la cuisine, occupée à vider des poissons. C'est le déclic, la révélation que l'éternel célibataire n'attendait plus. Le lendemain, comme par mégarde, il effleure sa main qui épluche des pommes de terre. Puis, il regarde "sa bouche, rien que sa bouche, et chuchote quelque chose à ses cheveux, à la cambrure de son dos".

UN AMOUR "QUI SE PASSE DE MOTS"

Tout l'art de Kumpfmüller consiste à arrimer son récit à ces détails concrets qui donnent plus à voir qu'à comprendre. La Splendeur de la vie tient tout entier dans l'accumulation de ces gestes dénués de toute psychologie, de ces postures presque impersonnelles des corps, montrant sans l'expliquer la force irrépressible d'un amour "qui se passe de mots". D'ailleurs, Franz n'écrit guère. Rasé de près, il ajuste sa cravate devant la glace comme au premier rendez-vous. Enveloppée dans la robe de chambre de son "chéri" et assise sur ses genoux, Dora ajoute un post-scriptum aux lettres qu'il vient d'adresser à Max Brod ou à Robert Klopstock, surprise par sa belle écriture "à la fois déliée et toute en saillies". Le parti pris du roman est presque graphique. Il invite sans cesse le lecteur à visualiser, fidèle en cela à l'une des leçons fondamentales d'un écrivain également dessinateur.

Mais les jours sont comptés. Kafka n'a plus qu'onze mois à vivre. La tuberculose a déjà rongé ses poumons, elle est en train de gagner le larynx et va bientôt attaquer les intestins. Pourtant, il lui semble disposer de plus de temps qu'il n'en a jamais eu. Le bonheur, c'est peut-être cela. D'ailleurs, il s'est remis à écrire. Il lit parfois à Dora, qui écoute davantage sa voix que ses histoires d'animaux dont le sens lui échappe encore. Bientôt, Franz n'est plus capable de parler et communique seulement par billets : "Combien de temps pourras-tu le supporter ? Combien de temps pourrai-je supporter que tu le supportes ?"

Découpée en trois parties, elles-mêmes scandées en douze chapitres, La Splendeur de la vie est sans cesse rattrapée par l'imminence de la fin. Sous la plume de Kumpfmüller, Dora s'impose comme la complice de son ultime combat. A son côté, à l'instant décisif, il est allé jusqu'au bout pour la première fois. Il a rompu avec Prague, avec la famille, avec la solitude. Il s'est installé à Berlin, où l'inflation galope et l'antisémitisme se propage. Ensemble, lui le juif assimilé, coupé de la tradition, et elle la juive de l'Est, issue d'une tradition étrangère, ils rêvent de Palestine. Comme si c'était pour la vie. "Comme si c'était son droit, et l'effroi une superstition vaincue", précise le romancier, dont le pouvoir est précisément d'écrire "comme si", d'explorer aussi loin que les faits le permettent tout le sens du possible.

En 1915, Kafka notait dans ses Carnets : "Il n'y a personne pour me comprendre dans la totalité de mon être. Avoir quelqu'un qui le puisse, une femme par exemple, ce serait avoir pied de tous côtés, avoir Dieu." Le temps d'un roman, sous le charme de La Splendeur de la vie, ce rêve peut devenir réalité.

La Splendeur de la vie (Die Herrlichkeit des Lebens), de Michael Kumpfmüller, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel, 290 p., 19,50 €.

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 23:19
Picasso, Le Fou, 1906

Picasso, Le Fou, 1906

11. Prospérité

110.5°E Sinosat 1 030218 110.0°E BSAT 1A 970805 BSAT 21 020822 N-Sat 110 030501

Quand il a repris peu à peu conscience de ce qui se passait autour de lui et de ce qui se passait en lui la première chose que Tom a pensée a été : « Je devrais peut-être mettre les bouts une bonne fois pour toutes, Bordel divin. » Et la deuxième chose qu’il a pensée a été : « Non. Pas seul. Laura. Ses pieds-racines. Ses jambes-cascades. Ses reins-corail. Ses seins-citrons. Ses paupières-résurgences. Ô ses yeux-la-Chinoise et sa peau-noire-l’Africaine. Ses cheveux-forêts. Ses mains-fleurs. Son ventre-delta. Ses cuisses-rivières. Ses oreilles-conques. Ses bras-lianes. Son nez-karst. Son front-l’obsidienne. Sa cicatrice-encoche-roseau-vert. Son dos-vase. Sa vallée-coucoune. Ses lèvres-vergers. Ecloses. »

Alors il a décidé allongé sur son lit le cerveau en orbite de laisser tout ça passer une bonne fois, de se souvenir de ce qui le méritait et d’oublier ce qu’il ne pouvait pas retenir et qu’il ne servait de toute façon plus à rien d’écrire.

(On pouvait brûler ce qu’il écrivait, on ne pouvait pas encore brûler ce que son corps devenait à force d’écrire, etc.)

Oui, oui. Il se tairait le temps qu’il faudrait, ruse de Sioux et tout. (Keep quiet, Quiet Bird.) Dans le secret de son système nerveux pas encore complètement à terre il ne se laisserait pas détourner de son petit chemin de halage personnel et il ne se laisserait pas non plus trop bouffer par les divertissements d’entrée de gamme qui enflammaient la population de l’étage. Par exemple, il ne regarderait plus jamais la télévision dans le salon principal de l’aile C ni n’écrirait les conneries sur papier réglé que le docteur voulait qu’il, du genre

 

J’aime bien jouer aux échecs avec Philippe le vendredi soir. Philippe est un bon joueur et un beau joueur. C’est une bonne habitude. Toutefois la défense est-indienne me semble supérieure à la Kroupovitch qu’il affectionne. J’apprécie aussi Laura, elle est gentille même si elle a des problèmes : elle croit que le soleil ou le séquoia dans le parc est une personne comme vous et moi et qu’on peut reprogrammer son ADN… C’est dangereux ! J’hallucine ! On a regardé samedi soir le Seigneur des Appeaux à la TV. Stephen nous énerve tous, il se prend pour le meilleur. Je préfère discuter avec Loïc. Il était vêtu d’un survêtement Adidas Spirit et portait des Nike Air de la même couleur. Il a beaucoup mûri depuis qu’il est ici. Il a dit que sur l’île qu’il achètera avec l’héritage il ferait construire un bungalow de luxe avec un baobab en plastique qui pousse au milieu du salon et un harem de filles tahitiennes mais minces rien que pour moi. C’est des rêves qu’on est autorisés à faire car ils sont bons pour le moral. Grâce à eux on va de mieux en mieux car rien n’est blanc ou noir d’ailleurs ces couleurs n’existent pas dans l’univers et ce ne sont pas des couleurs.

 

Il se tairait, ouais, vu la merde qui leur sortait à presque tous de la bouche il se tairait bien longtemps et les gens seraient bien étonnés qu’il ne parle plus dans ce brouillard verbal.

« Thomas Book, me recevez-vous ! Thomas Book, répondez !

- (Non.) »

Et puis un jour, oui, il sortirait de ce truc, il trouverait oui il finirait bien par trouver une manière de s’enfuir ou peut-être même qu’après bien des années à faire semblant de s’être calmé il serait libéré pour bonne conduite ou je ne sais pas moi les murs comme dans certaines traductions de la Bible s’enfonceraient dans cette terre chérie des merles et des lombrics et alors, alors seulement, à l’extérieur de ce truc, il parlerait.

(Il parlerait pour de bon, plus besoin d’écrire.)

Ce qui s’appelle parler.

(Car il existait probablement une sorte de parole absolue que tout le monde, con ou génial, serait forcé d’entendre. (A moins que ça aussi ça au final n’ait été qu’une espèce de énième rêve de puissance à la con (et c’était bien dommage quoique peut-être non finalement peut-être que c’était mieux comme ça, oui finalement la liberté avant tout ou quelque chose comme la liberté), peut-être que ce dont on avait le plus besoin aux approches de peut-être oui la fin du monde c’était d’une parole qui ne cherche pas la soumission, l’obéissance, l’extase obligatoire, et peut-être qu’elle avait par le passé plus souvent que cru été dite cette parole, simplement comme on écoutait les tentatives de l’autre (la parole absolue quoi), on n’avait pas encore trop prêté attention aux paroles pas absolues à de rares exceptions près), bref je ne sais pas si quelqu’un peut capter ça donc je mets tout ça entre parenthèses pour le moment et on verra si on garde.)

Par exemple il dirait que les fous qu’il avait connus n’étaient pas fous, que les gens étaient seulement fa-ti-gués d’être avec eux. Parce qu’ils voyaient un autre monde et même plusieurs que celui de nos journaux de 20 heures. Et qu’ils avaient quand même c’est vrai une manière très personnelle de se comporter qui remettait profondément en question nos pratiques sociales ou un truc dans le genre.

Tom dirait comme il fallait pour que les gens comprennent que si seulement on s’était mis à parler aux fous, ce qui s’appelle parler mais surtout pas la parole absolue, on serait peut-être devenu fou soi-même, mais les fous auraient guéri, etc.

Ce genre de conneries pourtant vraies.

Et puis quand il aurait transmis son message éternel mais pas absolu il se tairait à nouveau mais d’une autre manière, avec le sentiment du devoir accompli, et puis il essaierait de comment on disait déjà…

Ah oui construire quelque chose.

Important de construire quelque chose.

Pas juste critiquer gnangnangnan, pas juste se plaindre.

Construire.

Peut-être qu’il construirait un Comité Mondial de Libération des Fous, pour détendre toute l’atmosphère.

Set The Nuts Free.

STNF.

Ou peut-être que non.

Parfois on se perdait en chemin.

Parfois on cessait d’être soi ni personne à force d’avoir voulu être quelqu’un d’autre.

Alors peut-être simplement qu’il raconterait son histoire dans un livre inspiré de faits réels qui se vendrait à des centaines de milliers d’exemplaires. « Comment j’ai vaincu la shizophrénie de moi. » Hollywood rachèterait les droits pour faire un mélodrame avec Tom Hanks, Dustin Hoffman ou Robin Williams et ce serait la gloire, et il oublierait les fous, il serait enfin admis dans le premier ou à la rigueur le deuxième cercle du paradis des télévisables et il vivrait de ses droits d’auteur jusqu’à la fin des temps, auréolé de gloire satellitaire, pourri de fric et vidé par les filles, circulant de festivals en atolls et de studios à palmes en palaces à putes, distillant ses vannes et ses grimaces dans les talkshows de première partie de soirée, du haut de sa stature d’homme de divertissement intégral en mode branché international. On verrait son picture dans les magazines, les gens arrêteraient tout ce qu’ils feraient pour baver sur un reportage d’une minute dix secondes sur sa villa du cap Ferrat, sur le chèque de plus ou moins 50.000$ qu’il venait d’offrir à une quelconque Société Royale pour la Protection des Pigeons, sur sa croisade de cinq semaines en ballon contre la violence dans la banlieue nord, sur son engagement vestimentaire pour une industrie textile bio, et le docteur et tout le deuxième étage regarderaient ça sur leurs écrans en se disant

Si seulement on avait été plus gentils avec lui…

Et puis peut-être que s’il la laissait pourrir ici Laura imputrescible se mettrait envers et contre tous à dire tout haut dans le salon-téloche :

« Regardez ce salopard. Quand il était ici il ne parlait que de sauver le monde. Il y avait

1) Planter des arbres dans le désert

2) Sauver les éléphants, les tigres, les loups, les fous, les tortues, les baleines, les sirènes, les océans en général, la banquise, la forêt amazonienne, la banlieue nord, la presse indépendante.

Et maintenant quoi ? Il a touché son chèque, il nous a tous largués et le monde peut bien crever. »

Tom en était là dans ses réflexions post-séda quand il sentit la main de Laura sur la sienne.

« Tom ?

- C’est toi, Laura ?

- Oui, mon amour.

- Moi, je suis ton amour ?

- Tu n’as pas compris ça, Tom ?

- Je suis réveillé ?

- Putain ils t’ont tellement allumé, mon pauvre.

- M’appelle pas ‘mon pauvre’, s’te plaît Ralo.

- Pardon. Mon Tom. Je suis là.

- Moi aussi.

- Bientôt, tu seras là.

- Comment ça, bientôt ?

- Bientôt, tout à l’heure, cette nuit. Détends-toi, Tom. C’est passé. Ça va aller mieux maintenant. Laisse-toi le temps de redescendre. Cogite pas trop. Boucle-la.

- Laura ?

- Oui, mon petit héros ?

- Tu peux juste tenir ma main et la boucler toi aussi, cinq minutes ?

- Je la boucle si tu la boucles, Tom.

- On fait comme ça. Plus fort.

- Hein ?

- Tiens ma main plus fort, Ralo.

- Comme ça ?

- Merci. Je vais redescendre bientôt ?

- Bientôt.

- Tout à l’heure ?

- Tout à l’heure.

- Cette nuit ?

- Cette nuit, Thomas Book.

- Tu pourrais utiliser ton passe pour venir me voir dans ma chambre et on baiserait.

- Tu penses que ça t’aiderait à te ressaisir, Tom ?

- Oui, je pense.

- Moi aussi. »

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 08:43

10. Les règles rituelles

116.0E Koreasat 3 030515 113.0°E Koreasat 2 030327

Un très beau jour le docteur de Thomas se décide à jeter un œil aux cahiers de Thomas qu’il n’a pas vraiment réussi à cacher (la véritable difficulté est de cacher qu’il écrit) et le docteur dit que le résultat est un peu décevant mais

1) ne vous inquiétez pas c’est normal,

2) tous ceux qui écrivent à l’asile

3) commencent par s’imaginer une deuxième vie, une vie à l’extérieur,

4) une vie qui n’a pas grand-chose à voir avec leur quotidien, leur propre personnalité, leurs défauts réels, leurs problèmes concrets,

5) ni ce qu’il doivent à la société, voire à l’humanité.

6) c’est une première étape, vous comprenez, Thomas, une espèce de catharsis, disons si vous préférez de vidange. Après quand vous réaliserez que

6bis) vous êtes dans une impasse,

7) vous reviendrez à la disons la realitas, vous vous apercevrez enfin que la réalité est plus riche que vous ne pensiez, que vous aviez tort de penser que tout était blanc ou noir, de penser que dans la vie réelle on ne pouvait que

8) pourrir d’ennui (du bas lat. inodiare, avoir la haine).

La réalité la réalité tu sais ce qu’elle te dit la réalité ? lui a répondu Tom.

Alors le docteur a souri et emporté les trois cahiers couverts d’une écriture rapide et facile à lire et il a dit qu’il fallait les brûler pour que la catharsis au sens original du terme vous comprenez se réalise vraiment. Il a organisé un petit bûcher dans la cour de l’asile visible depuis pas mal de fenêtres pour que l’histoire fasse le tour de la maison et il a brûlé lui-même ces petits trucs en papier et en carton l’un après l’autre, le visage plein d’espoir.

Les infirmiers ont dû maîtriser Thomas une fois encore et c’était un peu humiliant pour un oiseau déguisé en homme et lui administrer des doses de sédatifs pour qu’il n’anéantisse pas tout le mobilier du deuxième étage ou quelque chose comme ça.

(Nous aurons besoin de ce mobilier pour les autres patients.)

Dans un vague brouillard en sentant qu’il plongeait Tom entendit la voix de Laura quelque part sur sa gauche qui disait : « Je suis avec toi. Même s’ils m’enferment à l’autre bout de l’asile je pense à toi ce qui veut dire que même si je ne te tiens plus la main, même si je ne te tiens plus jamais la main, je suis avec toi. »

Et Tom dans son vague brouillard qui tournait au vague blizzard ne se demandait plus si ce que Laura disait était vrai parce que c’était un vieux problème que beaucoup de gens connaissaient et il ne se souvenait plus très bien qui ni où avait dit que penser à quelqu’un c’était un peu le sauver mais l’important c’était le ton sur lequel ça avait été dit par Laura le genre de musique de sa voix quand elle avait dit ça alors non Tom ne se demandait pas si c’était possible de sauver quelqu’un par la pensée il se demandait si la voix de Laura avait prononcé ces mots dans un rêve ou dans la realitas il se demandait si Laura existait et si lui, Thomas, aurait toujours la force de se souvenir de Laura, pour la sauver aussi, de le lui dire avec ce genre de musique dans la voix.

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 00:08
(Très brève) - 9. Petit arrêt

9. Petit arrêt

122.0°E AsiaSat 4 030614 120.0°E Thaicom 1A 030612

C’est à ce moment que Thomas comprit pour de bon que tôt ou tard on trouverait Zarya et qu’on la détruirait. Il l’écrivit quelque part en anglais dans le manuscrit. La seule façon de sauver l’histoire (and if they save the story, they save the story teller) c’était la raconter à quelqu’un (if gods once created the world by telling stories then telling stories to someone in a way he or she can tell it again to other people is like being gods together the only question is if gods once created the world what could gods do today?[1])

Au deuxième étage difficile. Tous cinglés, au fond. Sauf Laura mais dès que l’histoire que Tom lui racontait dépassait les cinq phrases elle le coupait, enthousiaste : « Ouais ok, j’en ai une meilleure ! Plus courte ! Ecoute ça : Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro… »

Thomas descendit un certain nombre entier de fois au premier étage. Après tout, c’était là que vivait Peter, le calculateur de génie qui avait renversé le cours de la soirée de Noël. Peut-être qu’un génie des nombres n’était pas la meilleure personne pour écouter attentivement une histoire de plus de cinq phrases, mais peut-être que si. La principale difficulté était de descendre au premier étage sans le passe-partout de Laura.

« Tom, tu n’es pas prêt à aller raconter une histoire à quelqu’un. Il faut d’abord que tu te souviennes de ton histoire, sinon toutes les histoires que tu raconteras seront le brouillon raté d’une histoire disparue.

- Laura, tu es vraiment obligée de m’enfoncer la tête sous l’eau à chaque fois que j’essaie de prendre des décisions ?

- Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro… »

Ce fut Stephen qui aida plusieurs fois Thomas à passer et à repasser la porte de la cage d’escalier. Il était vraiment très doué pour piquer une vraie fausse crise. Les cafards blancs accouraient en soufflant, laissaient la porte se refermer toute seule en reprenant leur course vers l’individu à calmer dans la stupeur la joie qu’il se passe enfin quelque chose générale suffisait d’être rapide pour se faufiler et descendre

A

Pas

De loup

Au premier étage.

Mais là impossible de passer inaperçu, ni même de demander tranquillement aux très-patients du premier à voir Peter à travers les barreaux. A peine pris pied sur la le palier une monstrueuse clameur s’élevait des quatre ailes du bâtiment. Encore plus cinglés qu’au deuxième. La nuit de Joyeux Noël n’avait pas dû laisser de bons souvenirs à tout le monde. Fallait remonter en vitesse avant que les cafards rappliquent. La troisième ou la quatrième fois Thomas eut l’impression d’apercevoir le visage de Peter parmi ceux qui se pressaient contre les grilles en lui hurlant des phrases rigolotes et inquiétantes mais il réalisa rapidement qu’il s’agissait d’un très-patient qui portait un masque en plastique qui représentait le visage de Peter.

Sacrés fous.

« Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro : Pedro, passe-moi le pot… »

Thomas finit par tenter le troisième étage.

Il n’y avait sur le palier qu’une seul énorme porte blindée. Fermée, bien sûr.

« Laura, qu’est-ce qu’il y a derrière cette porte blindée ?

- Quelle porte blindée ?

- La porte du troisième ?

- Quel troisième ?

- Le troisième étage.

- Quel étage ?

- Laura…

- Quelle Laura ?

- Bordel.

- Et la cuiller à pot, et raconte-nous une de ces histoires… »

Laura était vraiment une chic fille. Belle, c’était comme le jour. Il aurait juste fallu trouver un moyen de la faire taire quelques instants et nous écouter, mais on était pas assez intéressant pour elle, Laura, dite Ralo ou Ras-l’eau. On avait je vais vous dire l’impression suivante : On était sous l’eau, incapable de respirer, et on voyait Ralo se pencher vers nous, elle dehors enfin au-dessus de la surface quoi et elle avait l’air de vous regarder bien dans les yeux et de s’intéresser tellement à ce qui vous arrivait et en fait non, elle était juste en train de regarder le reflet de quelque chose dans le miroir presque parfait de la surface du lac ou de l’étang ou de la piscine ou de la mare ou je ne sais pas moi de la flaque où par mégarde on était tombé et dont on ne sortirait plus jamais.

Voilà l’idée.

« Pedro, passe-moi le pot et la cuiller à pot, et raconte-nous une de ces histoires que… »

Mais impossible de l’impressionner, Laura. (Enfin la phrase exacte dans Zarya était Nothing would impress her, ce qui laisse encore une minuscule marge de manœuvre.) Elle avait déjà tout vu, tout entendu, tout senti, tout goûté. Elle avait tout fait. Elle était allée partout. Elle avait traversé tous les lieux-dits, toutes les mégapoles, tous les bleds arides, toutes les boîtes branchées-mafieuses, Abizi, Vegas, Bouts d’Habits. Elle avait vécu dans toutes les îles pacifiques ravagées par le Niño ou la Niña, bivouaqué sur toutes les plages lesbiennes de Mykonos, escaladé toutes les faces nord de l’hémisphère nord sud de l’hémisphère sud, franchi tous les déserts minés, toutes les lignes de démarcation économique et rallié en temps records avec un ami qui inventait des avions les 96 pôles cachés de la planète. Elle avait traîné aux côtés d’on ne voulait plus trop savoir qui dans des ghettos noirs, jaunes, rouges, verts, crétins, démocrates, des bidonvilles chinois, brésiliens, américains, pakistanais, serbes, croates, serbo-croates, couché dans des capitales en ruines, des bordels peints en or, des huttes dogonnes connectées au Web, des tranchées irakiennes inondées, des pyramides aztèques en bambou.

Et elle était revenue aussi limpide, aussi lisse qu’elle était partie.

« Une de ces histoires que tu connais si bien… »

Un visage aux traits d’une régularité et d’une finesse intimidantes. Juste cette cicatrice sur la pommette qui la rendait à peine plus humaine. Des yeux bridés comme des émeraudes très allongées. Des cheveux noirs et lumineux. Une démarche assurée, balancée, une danse quoi. (Le rythme ensorcelant de ses talons sur le carrelage du deuxième étage.) Des jambes de chasseresse, je sais pas si vous voyez la statue célèbre, là. Des hanches de guitare argentine. Des seins comme des grenades. J’me comprends.

« … et que tu racontes si mal. Pedro… »

Il ne fallait pas la regarder trop longtemps, Ralo la Belle.

Sinon c’était terminé.

On en devenait maboul et on finissait sa vie à déblatérer des clichés décuplés en essayant de les faire encore coller par un bout avec ce qui nous restait de vagues souvenirs du putain de réel. J’me comprends.

« Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro : Pedro, passe-moi le pot et la cuiller à pot, et raconte-nous une de ces histoires que tu connais si bien et que tu racontes si mal. Pedro passa le pot et la cuiller à pot et raconta son histoire : Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro… »

A bien y réfléchir ce putain de manuscrit n’avait strictement pas la moindre importance et tant qu’à se rattraper aux branches des livres ça rappelait un peu cette histoire racontée par Tom-ne-savait-plus-très-bien-quel-grand-écrivain-américain dans un livre ou était-ce le personnage d’un écrivain dans un film qui racontait comment un type un Russe un Ukrainien de Saint-Pétersbourg un de ces écrivains-fleuves légendaires qu’il admirait temps il ne se souvenait plus lequel était-ce bien un russe était-ce bien un écrivain était-ce bien un homme dans une ville assiégée il ne se souvenait plus laquelle mais genre Stalingrad ou merde était-ce sur Okinawa lors d’une trêve de quelques heures un écrivain un Américain et il voulait fumer une cigarette mais il n’avait plus de papier et Thomas ne se souvenait plus très bien si le type se décidait à arracher une à une les pages du manuscrit qu’il était en train d’écrire ou les pages d’un écrivain russe ou d’un écrivain américain mais c’était peut-être bien son propre manuscrit que du coup personne ne lirait et que lui-même ne finirait jamais et à la

limite

quand

on avait la chance de passer plusieurs heures par jour côtes à côtes avec une déesse comme Laura inutile de jouer les Job ou les Jonas en consignant ses complaintes à longueur de tablettes ou de fanons jaunis. Dans tout ce ramassis vitrifié-putride de catastrophes mondiales, toutes ces accumulations de guerres et de massacres à la machette et à la bombe électro-magnétique – rien n’arrivait à la merveilleuse cheville de Laura.

Je veux dire à la rigueur si Laura avait été parmi les victimes on aurait pu se loger une balle de .45 dans la boîte à outils spirituels ou vu l’à-court de munitions et d’armes dignes de ce nom tenter de laborieusement s’électrocuter en remplissant une bassine mais Laura était belle

et bien ici à l’abri dans ce formidable asile, bien protégée par tous ces chics types en costumes blancs, bien prise en main par tous ces docteurs bienveillants, bien prise en charge par cette étrange institution.

« Laura, j’ai comme une intuition. Ou un souvenir. Ou les deux. Ou ni l’un ni l’autre. Je peux te raconter quelque chose ? Je te promets d’essayer de faire moins de 5 phrases et…

- Désolée. C’est l’heure de la douche ! Salut l’oiseau… »

 

[1] Si des dieux ont un jour créé le monde en racontant des histoires alors raconter des histoires à quelqu’un de manière qu’il ou elle puisse les raconter à son tour à d’autres gens c’est comme être des dieux ensemble la seule question est si des dieux ont un jour créé le monde qu’est-ce que des dieux pourraient faire aujourd’hui ?

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