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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 13:25

Du hörst mich singen, aber du kennst mich nicht
Du weißt nicht, für wen ich singe, aber ich sing für dich
Wer wird die neue Welt bauen, wenn nicht du und ich?
Und wenn du mich jetzt verstehen willst, dann verstehst du mich


Ich bin aufgewacht und hab gesehen
Woher wir kommen, wohin wir gehen
Und der lange Weg, der vor uns liegt
Führt Schritt für Schritt ins Paradies

Ich hab lang gewartet und nachgedacht
Hatte viele Träume und jetzt bin ich wach
Wenn wir suchen, finden wir das neue Land
Uns trennt nichts vom Paradies außer unser Angst


Ich bin aufgewacht und hab gesehen
Woher wir kommen, wohin wir gehen
Und der lange Weg, der vor uns liegt
Führt Schritt für Schritt ins Paradies

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17 novembre 2017 5 17 /11 /novembre /2017 07:35

J'ai mis un chapeau. Mais pas comme ceux qu'on met ici, non. Un chapeau citadin, presque sans bord, en belle étoffe bien chaude. Le Sup me l'a donné et m'a dit que c'était un cadeau de son papa, il y a très longtemps, quand il était encore citadin, je veux dire quand le Sup était encore citadin.

Des morts qui dérangent, PIT2, Sup Marcos, 2005

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17 novembre 2017 5 17 /11 /novembre /2017 01:16
Avalanche Time (28)

 

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

7 VIII

 

Il y a quelques heures les orages ont recouvert de boue et de débris deux quartiers populaires au nord de la ville. La radio parle de quatorze morts et de centaines de blessés. Les rues transformées en torrents ont emporté deux hommes jusqu’à la mer. Leurs corps ont été retrouvés par les garde-côtes, lacérés par les tôles, le visage dévoré par les poissons. Un couple de quatre-vingts ans est mort noyé dans la cave qu’ils habitaient. Dans les bars, jusqu’à cette heure avancée de la nuit où je rentre écrire ces mots à la lumière de deux bougies, les télévisions montrent « des images dignes d’un autre monde ». Pas trop inquiet pour l’autre monde. L’effet Karina se chargera, j’en suis sûr, de couvrir ces faubourgs déshérités d’hôtels trois étoiles pour les derniers touristes allemands.

 

En plein orage, j’étais en train de prendre le café avec un membre du Tigre blanc tout au fond d’un tripot perché sur la Colline aux cyprès, dans le dernier recoin d’une salle d’où nous pouvions tout de même apercevoir, sous le déluge, un vieux panneau de basket où un géant barbu s’obstinait à terminer ses tractions, sa casquette des Chicago Bulls vissée sur le crâne, et d’un bouquiniste qui rentrait en catastrophe ses derniers livres d’occasion. J’ai cru reconnaître dans ses mains, au deuxième aller-retour, les six ou sept volumes verts de Thucydide dans la Loeb Classical.

Julius et moi nous étions recroisés par hasard sur l’une des places refaites à neuf où bouillonne gentiment la colère populaire. Que les journalistes s’affairent à déterminer si cette colère est bien celle du peuple, celle des intellectuels ou des ouvriers, celle des bobos ou des quartiers, celle des écolos radicaux ou des syndicats du secteur automobile, celle de « l’ultragauche » ou des déçus du socialisme, celle des rescapés du terrorisme ou des hacktivistes libertaires, celle des surdiplômés ou des chômeurs longue durée, celle des « migrants » ou des immigrants de la troisième génération, celle des maraîchers bio ou des geeks sans gluten, celle des théoriciens du complot ou des collapsologues, est en soi un phénomène décevant, mais fondamentalement amusant.

En parlant quelques minutes avec la franchise dont peuvent faire preuve les révolutionnaires lettrés mais débonnaires, nous avons découvert qu’il y a vingt ans nous avions participé aux mêmes actions plus ou moins subversives, dans les mêmes lieux, et parfois aux mêmes heures, en tout cas pour aboutir au même résultat: l’échec.

Nous n’avions aucun souvenir l’un de l’autre.

Les textes qu’on attribue à tort ou à raison à Julius et ses amis, ces textes qui les ont menés en prison il y a quelques années et que j’avais essayé de lire jusqu’au bout, m’avaient plu sans me convaincre. Leur méfiance violemment affichée envers quelques auteurs qui m’étaient chers, notamment ce pauvre JJ, me semblait un symptôme d’Œdipe culturel un peu tardif, chez des gens qui avaient alors trente ans. Je leur accordais sans peine que la littérature telle qu’elle se pratique aujourd’hui relève de l’ancien régime de la vérité, que la notion d’auteur est à peu près aussi absurde que celle de parti et que la liste des prix littéraires à peu de chose près constitue l’Index en creux de toute parole révolutionnaire. De là à taper sur mon vieux Joyce… Sur ma base secrète en temps de détresse… Taper sur le poison et détruire l’antidote…

Mais j’éprouvais une sympathie instinctive pour ces citoyens absolument modernes qu’on avait sans aucune preuve enfermés pendant des mois dans les prisons VIP de la capitale où ils se payaient tout de même la fouille au corps comme tout le monde, dans notre fier pays des libertés civiles.

Des avantages et des inconvénients de préparer les révolutions collectivement, ou en cavalier seul.

Le cavalier seul, c’est ce pauvre moi-même, bien sûr. Et faire cavalier seul ces derniers temps, pour ne pas dire en ces temps derniers, je sais assez ce que cela suppose d’individualisme forcené, d’illisible post-bourgeoisisme et d’impuissance sociale. Sans parler de l’état peu enviable de mes quatre ou cinq samizdats. Ne parlons pas de l’auteur.

Mais tous les chemins mènent peut-être au Tigre blanc. En tout cas je ne l’exclue pas, ce qui me range quand même dans la catégorie généralement joyeuse des apologues du terrorisme. Alleluia.

Julius est à peu près le contraire de ce qu’on en a dit depuis bientôt dix ans dans les Médiats. Il parle avec le sourire, doucement, avec un enthousiasme communicatif, une lucidité et une ironie pleines de tendresse pour les choses et les gens. C’est un homme averti, entouré de gens solides, qui aime, qui est aimé. Rien ne lui est plus étranger que le post-romantisme fatigué des militants du statu quo plaintif. Il revient d’un voyage au Mexique avec quelques amis. Ils y ont rencontré mes héros de toujours, dans les montagnes du sud-est, et sont revenus débordants de nouvelles idées d’un écologisme quichottesque. Écologisme, le mot est faible. Il faudrait convoquer à la fois Rabelais, Rimbaud et Joyce pour décrire dans un langage adéquat leur aventure un peu roots dans nos montagnes à nous. Ils ont des terres là-haut, ils savent faire pousser des trucs, les persécutions policières leur ont trempé l’âme, ils ont des choses à écrire, ils viennent de construire un théâtre dans la brousse, et ils ne s’interdisent pas non plus de redescendre dans les rues, où ils ne sèmeraient pas que la bonne parole. Aucun doute. Ça va fantasmer sec à la sous-direction anti-terroriste.

En regardant Julius et ses amis s’engouffrer dans une bouche de métro pas encore inondée, je continuais de sourire. Impossible pour moi de suivre ces gens-là, malgré toute la sympathie qu’ils m’inspirent. Je sais qui est Julius, mais Julius ne sait pas qui je suis. Comment lui dire que Leopold Bloom est l’un de mes héros préférés ? Comment lui dire que je suis le fils du professeur Stranger, le plus grand spécialiste vivant de cet inquiétant Heidegger ? Ça ne ferait pas très de gauche. Bon, aux dernières nouvelles il ne croient plus à la gauche. Mais comment leur dire que la moitié des gens en qui j’ai encore la foi sont des soldats ? Comment leur dire surtout que j’ai été envoyé ici par l’un des membres de cette flicaille qui leur colle aux basques depuis dix ans ? Comment leur dire que mon job, c’est de ramener à ces crétins ce foutu Rapport sur les Perspectives Révolutionnaires ? Comment leur dire que si je mettais la main sur ce Rapport qui n’existe probablement pas, aujourd’hui je sais que ce n’est pas à X. que je le ramènerais, mais au Tigre blanc ?

 

En rentrant lentement par les rues détrempées vers ma tanière sous les murailles, en passant devant les bars pourris de monde, en découvrant les images et les récits de la catastrophe dans ces deux quartiers que j’aime, en pataugeant dans la brume qui levait lentement, soudain cette nostalgie violente de serrer Vega dans mes bras, de l’entendre jouir, de l’entendre rire, de l’entendre parler. Peut-être même ce désir pas très viril de m’endormir sous son corps incroyablement léger, de dormir collé à elle de tout mon long tout le temps qu’il faudra pour me sentir enfin redevenu vivant. Mais Vega est loin. Vega vit dangereusement, et loin. Vega a une mission sérieuse. Et Vega doit continuer de peindre, coûte que coûte. J’aurais tant besoin cependant de l’entendre, peut-être même de me mettre à radoter devant elle, juste d’être seul quelques heures avec elle.

À quelques rues d’ici, le visage de la fille de l’autre soir est venu se fondre dans celui de Vega. Elle lui ressemble tant. Je revois son corps de guerrière japonaise alors qu’elle dévalait les tubes de béton fracassés pour nous rejoindre sous la ville. Putain, en robe de soirée noire.

Si je la recroise, je lui dirai peut-être : Tu ressembles à la femme que j’aime, qui s’appelle Vega.

Et puis, ici, peut-être qu’il me faudrait un chien ou un chat.

Arthur ? Putain d’anarcho-post-bourgeois, Bloom de mes deux, cavalier seul sur la paille, tu n’es plus bon à rien. Alors descends ton petit grog de minuit. Mets ton blouson et tes shoes à sécher. Fume ta dernière Pueblo sur le seuil en regardant les lumières de la ville genre elle serait à toi, demain tu changerais tout ce que tu voudrais.

Et bordel, mets-toi au pieu.

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16 novembre 2017 4 16 /11 /novembre /2017 11:12

 

Il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression.

Préambule de la Déclaration universelle des droits de l'homme, 1948

 

On désigne comme terroristes ceux que l'on s'apprête à frapper.

Comité invisible, A nos amis, 2015

 

Il ne nous paraît pas possible d'affirmer que l'existence de l'entreprise terroriste serait caractérisée uniquement par l'adhésion proclamée à une littérature révolutionnaire. Cela reviendrait peu ou prou à réduire l'entreprise à l'expression d'une conviction.

Avocat général à la Cour de cassation, 2017

 

Certains anciens ministres et cadres de la Direction Générale du Renseignement Intérieur (DGSI) doivent manger leur chapeau. Mais d'autres doivent espérer éviter ainsi un procès public de l'antiterrorisme. Nous nous attellerons évidemment à ce qu'il ait lieu.

Mathieu Burnel, 2017

 

No good deed goes unpunished.
Oscar Wilde

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 22:37

Je crois que l'entreprise d'une explication est en cela déjà faussée qu'il suffit de rassembler ce que l'on sait et de ne rien y ajouter, pour que la satisfaction que l'on s'efforçait d'obtenir par le biais de l'explication apparaisse d'elle-même.

Ludwig Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d'or de Frazer

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 22:29
Albertine Trichon, Jardin clos, 2017

Albertine Trichon, Jardin clos, 2017

 

 

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

 

La première fois que je suis venu dans cette ville improbable, dans ce pays invisible, c’était au printemps, après la guerre. Au mois de mars, cette année-là, le temps était magnifique et généreux. Oui, généreux comme un être humain peut être généreux, et même d’une largesse estivale.

J’avais trouvé un endroit où me reposer quelques heures une fois par semaine, loin des zones que je hantais jour et nuit pour mener à bien ma première mission, à peine moins absurde que toutes celles qui suivirent.

Ceux qui ont déjà vécu plusieurs mois dans un stress intense sans jamais dormir plus de quatre ou cinq heures par nuit – avec les brusques élans de fatigue, les vertiges, les états de demi-sommeil, de rêve éveillé, d’abattement surhumain et finalement les pertes de mémoire que cela suppose – savent ce que c’est que de dormir enfin profondément, une heure et demie dans le soleil, à la merci de n’importe qui mais avec cette impression, qui n’est peut-être pas qu’une impression, qu’un arbre que des fantômes viennent admirer et photographier quelques minutes avant de s’en aller vers de nouvelles aventures touristiques, – qu’un tel arbre, admiré mais au fond ignoré, vous protège.

Dormir comme si un indestructible mur de bambous vous entourait. Comme si un cèdre pleureur aux dimensions d’une ville vous abritait du vent. Comme si un séquoia cassé par les tempête vous donnait pourtant accès en quelques hissées aux premières strates habitables des nuages.

A une dizaine de kilomètres dans la banlieue sud, dans l’une de ces zones englouties depuis des décennies par l’aménagement petit-bourgeois du style pavillons en meulière, parkings douze places, résidences de pierre de taille et portes à code, c’est une nonagénaire croisée par hasard dans une gare et dont j’avais porté la valise qui avait tenu à me présenter à un vieux cèdre de sa connaissance, et grâce à laquelle je m’étais retrouvé un beau jour, après un long pèlerinage en omnibus à travers le néant, dans un immense arboretum.

La splendeur de ce lieu – une espèce d’îlot d’arbres vénérables aux couleurs vives au mitan d’un océan de bienséance bétonnée où les jardinets des petits propriétaires semblaient faits de plastique peint vert pâlot – avait agi sur moi comme la découverte d’une fontaine au milieu d’une forêt désolée agit, je crois me souvenir, sur l’un de ces héros de Chrétien de Troyes guidé hors de la société des hommes par la douleur, le deuil et la folie.

Allongé sur un banc de bois tropical, chauffé par l’un des premiers vrais soleils de l’année, un livre d’idéogrammes ou un manuel de poker à la main en guise d’épée, un papillon en guise de lion, baignant dans l’odeur légère et amicale d’eau croupie qui émanait d’une jolie rivière en trompe-l’œil, à fixer longuement les jeux de la lumière et du vent dans les touffées d’aiguilles opéradiques du cèdre centenaire – effectivement digne du pèlerinage puisqu’il deviendrait pendant quelques années mon unique confident – il me semblait soudain que je reprenais vie – ou plutôt que c’était la vie qui me reprenait.

Dans le monde imbécile où j’avais jusqu’ici passé l’essentiel de mon existence, j’avais déjà poussé assez loin l’art exemplaire de l’échec. Mais il restait de la marge. En comptant mon salaire de professeur de langues et les sommes rondelettes que me versait assez régulièrement mon officier traitant, je gagnais bien ma vie, j’étais un bon parti, comme je me l’entendis dire une fois.

Moi, je me sentais surtout en train de partir pour de bon.

Est-ce que c’était les quelques hommes que j’avais vus mourir à quinze mètres, alignés contre un mur de torchis par des fous furieux dans les ruelles paralysées par la peur ? Est-ce que c’était le sentiment d’impuissance face au désastre qui avait détruit les rêves de mes amis ? Ou bien l’impression que ma propre vie, jusque là, n’avait été qu’une longue et vaine attente de l’aventure absolue, alors qu’il avait suffi de quelques décisions radicales, en quelques jours – décisions chaque fois prises en quelques secondes – pour me sentir littéralement comme chez moi dans cette zone du continent où la mort n’éprouvait plus la moindre pudeur, où la joie pouvait traverser de bout en bout la douleur, indemne, et où la vie brûlait comme un arbre asséché ?

Je me souviens m’être dit, en voyant se poser sur mon bras, l’espace d’une minute, un immense papillon jaune, que je ne voulais plus rien, que je ne croyais plus à rien, que ma pensée, que mes sensations, malgré la beauté des opérations, que jusqu’à mes désirs étaient maudits.

Injustement, mais maudits.

Croire à une malédiction, c’est la réaliser.

J’y croyais.

Je savais déjà, allongé sur ce banc, que je m’apprêtais à traverser un nouveau genre de désert. Mais je continuais d’avancer vers ce désert-là, ce désert noir de monde, guidé par une confiance absolue en ma bonne étoile. Et bizarrement, malgré tout ce qui s’est passé par la suite, j’avais raison.

On peut tout perdre aux yeux des hommes, et tout gagner en secret. Et ce n’est pas, sur sept ou huit ans, une question de chance: mais d’endurance.

Ma pauvre pensée d’intello qui s’était rêvé guerrier, mon misérable cerveau en loques me disaient que l’orage de l’Histoire serait fatal à nos projets et peut-être à ma vie, à laquelle je tenais encore un peu. Mais mon corps, lui, me disait tout autre chose. Mon corps me disait que nos projets, et peut-être ma vie, n’avaient pas d’importance, et que c’était peut-être leur peu d’importance qui garantiraient leur miraculeux accomplissement, sous des formes inattendues.

La joie venait d’ailleurs, elle rayonnait ailleurs, et elle irait ailleurs. Ce n’était pas ma joie. C’était la joie de quelque chose de plus grand moi, qui ne m’écrasait pas.

C’était, disons, la joie du temps.

Me disais-je, souriant de la pauvreté de mes mots, me frottant puérilement les yeux après la sieste, tout émerveillé d’être en vie.

Oui, il me semblait qu’un événement merveilleux se produirait un jour, tôt ou tard, ici, dans ce lieu que personne, peut-être, n’avait jamais compris. A moins que ce ne fût la mémoire des autres qui avaient compris avant moi, qui rayonnait à travers les feuilles et les écorces et disait : « Attends, gamin. Tu te trouves vieux ? Tu n’as encore rien vu. »

N’aie pas peur du temps. C’est lui qui te donnera ce que tu cherches, si tu cesses de chercher. C’est lui qui te donnera à ceux qui n’ont pas peur de toi, si tu finis par échouer à cet endroit d’où tu ne devras jamais fuir.

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 21:32
Albertine Trichon, Nocturne, 2004

Albertine Trichon, Nocturne, 2004

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

 

Le soir s’étire indéfiniment à cette période de l’année. L’étrangeté du climat est un divertissement permanent. Bien placé pour savoir ce qu’il nous coûte, ce climat de malheur, je m’amuse cependant de ces bizarreries géographiques qui font qu’on ne peut plus parler presque nulle part sur ce continent hanté par la folie ni de neigeux hivers, ni de rayonnants étés, ni de brumeux automnes, ni d’orageux printemps, parce que rien n’est plus comme avant. La saison chaude ici est un petit miracle d’absurdité, que la qualité de l’air n’arrange pas. La fournaise des après-midis laisse souvent place à des couchers de soleil qui durent trois ou quatre heures, une espèce de grosse orange pelée s’accrochant indéfiniment au ras de l’horizon. Le vendredi, le samedi soir, comme partout je suppose à deux mille kilomètres à la ronde, c’est un petit coup de folie généralisée, pour les uns jusqu’au milieu de la nuit, pour les autres jusqu’à l’aube, et pour de très rares individus capables d’explorer tous les extrêmes de la fatigue : jusqu’aux environs de midi.

J’ai quarante ans. J’ai plus ou moins vécu avec trois femmes de trois continents différents. J’ai trois enfants éparpillés aux frontières de cette impossible contrée qu'on appelle bêtement l’Occident. J’ai vécu comme un bourgeois, comme un bibliothécaire, comme un maraîcher, comme un soldat, comme un clochard, comme un philosophe antique et comme l’une des figures les plus modernes du Diable : l’éclaireur. Autant dire que je connais la plupart des bonnes et des mauvaises fatigues et que je ne me risque plus dans une nuit blanche sans de solides raisons, même aux conditions normales de température et de confort. Mais quel plaisir c’est de revenir sans fin par des chemins inconnus, devinés, pressentis, jusqu’à cette maison dont j’habite le deuxième étage, sous les ruines des vieux remparts au sud de la ville, de monter les marches de l’antique escalier de pierre dans la lumière sans heure de l’interminable couchant, de m’asseoir sur mon vieux blouson mouillé de la sueur de la marche et jeté sur la vieille planche du seuil et de fumer, quand il m’en reste, une de ces cigarettes américaines qui durent huit à neuf minutes, autant dire l’éternité, immobile, impuissant et seul mais comme bercé par une mélodie toujours nouvelle qui vient des gens et des choses et de leur débordant à venir, à laisser courir mon regard d’enfant sur l’aimable labyrinthe des tours de verre et quelques bouts de rues et toits vieux et nets de l’un de ces quartiers de plaisir encore vaguement populaires où la rumeur des buveurs et des fumeurs hante les impasses et les terrasses et les murs immenses jusqu’aux crépuscules, aux aubes du samedi, du dimanche, dawns, aubes désertes et silencieuses où moi, le Disparu, j’irai trouver un jardin abandonné où refaire mes éternels mouvements, ma petite gymnastique ridicule de moine défroqué, de clown espion, de scientifique saltimbanque, de cynique rêveur, d’ermite lubrique, de brodeur de légendes, de chevalier sans cause et d’intarissable bavard enfin retiré dans les espaces insoupçonnables et verts d’un vaste chaos intérieur.

Je me masse la nuque, je crois que j’ai trop bu.

Une âme salutaire vient me tirer de mes rêveries d’ivrogne post-romantique.

C’est un des voisins. Il m’adresse la parole depuis l’une des terrasses intermédiaires, dans la lumière bleue d’un toit peint à la grecque et les mains sur les hanches.

« Bonsoir ! – Bonsoir ! – Belle lumière, hein ? »

Je confirme, belle lumière jaune, et beau temps.

« Vous n’avez toujours pas remis de porte. »

Je confirme encore, je n’ai toujours pas remis de porte.

N’importe qui peut entrer dans mon appartement de jour comme de nuit, et prendre ce qu’il veut : il n’y a plus rien ou presque. Mais je crois que personne ne rentre jamais. C’est ce que je dis au voisin, avec un peu de défi amusé dans la voix.

Il rit. Sa femme débouche des escaliers inférieurs et vient se planter à côté de lui puis me regarde avec sympathie. Elle tient les clefs de leur porte à eux à la main, elle a entendu notre conversation, elle sourit en montrant les clefs : « Nous, on aurait quand même du mal à faire sans porte ! »

Je souris sans répondre. Ils me regardent en souriant aussi. Ces gens-là sont agréables. Ils ne fuient pas au moindre silence et leurs questions ne vont jamais trop loin, alors qu’elles pourraient. Ils ont l’air d’aimer, comme moi, même si c’est probablement pour des raisons qui n’ont rien à voir, qu’il ne se passe rien. Il faut dire que cette ambiance de coucher de soleil permanent est propice à la glande vespérale.

Ce n’est pas que j’ai trop bu. C’est juste l’ivresse de ce temps improbable. De la solitude grave mais légère, aimantée par la fille aux tennis noires, quelque part dans cet immense bazar de pierre rouge.

« Vous savez pourquoi personne ne rentre chez vous, même si la porte est toujours ouverte, enfin je veux dire s’il n’y a pas de porte ? » finit par me demander le voisin, tout en regardant le reflet du soleil dans les tours de d’acier. « C’est à cause de ce qui s’est passé ces dernières années dans votre appartement, avant que vous arriviez, vous savez. » Il me regarde à nouveau. Sa femme regarde les ruines des murs de la ville derrière moi.

Je ne sais pas. Je ne demande pas ce qui s’est passé ces dernières années dans mon appartement, avant que j’arrive. Je finirai par le savoir, mais je ne suis pas pressé.

Je leur offre des cigarettes. Ils acceptent. Je descends les leur tendre. Ils ont les mains salies par la terre. A leurs pieds, leur récolte de la journée, dans leur jardin sur l’ancienne voie ferrée. En échange de mes deux malheureuses cigarettes, ils m’offrent deux tomates et deux poivrons. Nous restons à fumer en silence, huit ou neuf minutes, sur la terrasse perdue au milieu des pierres dans le crépuscule qui n’en finit pas.

C’est bien comme ça, encore dix ou vingt éternités avant la nuit complète, et le grand lit et les livres et les souvenirs et les rêves qui m’attendent.

J’ai redécouvert l’infini du repos.

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 09:39

« Bon, L’Assassin du Président, c’est fait. Le scénario est au cordeau, non ?

- Pour moi c’est bon.

- Alors on lance le truc. On fait quoi après ?

- T’es libre quand ?

- Disons courant janvier.

- Ça marche. On fait quoi ?

- Des idées ?

- Plein.

- Vas-y, lance.

- Orphée & Eurydice Reloaded.

- Sérieux ?

- Oui, à condition de tout changer.

- Genre ?

- Plusieurs pistes. Orphée est une femme, Eurydice est un homme.

- Pytain.

- Ou alors Eurydice sort toute seule, avec sa propre guitare acoustique. Ou alors Eurydice fait la révolution aux Enfers, avec ou sans Orphée. Si j’étais Orphée dans la version originale, de toute manière, je redescendrais aussi sec aux Enfers. J'espère bien que ma copine ferait pareil si c'était elle Orphée, et moi Eurydice.

- Bah c'est l'idée, en amour.

- Tu vois le truc. Les histoires sont faites pour être réécrites, les vies sont faites pour tout réinventer, etc.

- Carrément.

- Ok, on réfléchit à tout ça. On n'est plus pressés. Bonne journée amigo.

- Same. »

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 08:36
Albertine Trichon, Crépuscule, 2015

Albertine Trichon, Crépuscule, 2015

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

Une douzaine de journées que je suis dans cette ville étrange. C’est l’impression que j’ai. Je n’ai plus beaucoup d’argent mais je suis engagé et je commence à travailler à la bibliothèque centrale dans quelques jours, alors je ne m’en fais pas trop.

L’appartement où j’habite dans le vieux bazar est en piteux état mais tranquille, et comme c’est la saison chaude et qu’il fait parfois quarante degrés dans les rues, l’épaisseur de ses murs est un refuge non négligeable à l’heure de la sieste.

J’ai repéré les cantines populaires où l’argent n’est pas un problème pour manger correctement. Si ma situation doit s’éterniser, manger là est absurde, mais il est impossible de faire la cuisine dans l’appartement envahi par les cafards et où je n’ai pas de réfrigérateur. Dans une cantine chinoise je mange ce qu’il y a de moins cher : des poissons couleur d’argent. Dans une cantine indienne : une purée de légumes inconnus avec des piments jaunes. Les serveurs me connaissent maintenant et ne demandent plus ce que je veux. Ils me voient rentrer, on échange quelques mots sur la guerre à la frontière, et puis ils m’apportent mes poissons d’argent et ma purée de légumes.

 Hier j’ai fait la lessive dans un lavomatique qui faisait aussi bar tabac PMU. Les parieurs chinois sont les plus forts. Ils travaillent à trois ou quatre, toute la journée, avec les journaux, leurs téléphones et un boulier. Parfois ils gagnent une petite liasse de billets et s’en vont comme des voleurs. L’un d’eux m’a offert l’autre jour un double whisky. Il m’avait demandé ce qui sonnait le mieux : « November Rain » ou « L’As des As ». Dans « L’As des as », moi j’entendais « désastre. « November Rain » a gagné. Les Chinois s’étaient fait deux cents balles.

« Mais je croyais que vous étiez scientifiques dans votre façon de jouer ?

– Scientifique ? C’est quoi scientifique ? »

Ils ont raison.

Un bon verre de whisky, c’est la seule science qui vaille.

Les gars du Tigre gris m’ont recontacté. Nous n’utilisons ni les téléphones, ni les serveurs vocaux, ni les réseaux sociaux, ni même les messageries électroniques cryptées. Ils ont une manière bien à eux de me donner rendez-vous. Quand je trouve une cocotte en papier rouge dans la boîte aux lettres, ça veut dire : « Tel jour telle heure tel endroit. » Quand un pigeon se pose sur la rambarde du balcon avec un anneau doré sur une patte, ça veut dire : « Rendez-vous reculé d’un jour, avancé d’une heure, déplacé d’un kilomètre vers le sud. » Quand ma montre se casse pendant la nuit, ça veut dire : « Rendez-vous annulé. » Etc. Alors depuis que je suis dans cette ville je me dis qu’il existe peut-être d’innombrables réseaux tel que le leur, et que l’ensemble des signes dans cette ville (mais qu’est-ce qu’un signe?) constitue l’ensemble des communications parallèles échappant à la surveillance des autorités. Évidemment, c’est n’importe quoi. Malgré toutes les apparences du contraire, personne ne communique.

Aucune nouvelle de Vega.

Parfois l’ennui est très fort quand même. C’est de n’avoir personne à qui parler. Ce n’est pas cette ville en particulier. Là-bas, c’était pareil. Alors quand je ne sais plus trop quoi faire pour me changer les idées et que je n’ai pas sommeil, je vends un de mes vieux livres, même si parfois c’est un geste un peu douloureux. Avec l’argent, je me fais une petite journée de fête. Je vais manger des fruits au marché. Je loue un canot pour la journée et je me laisse dériver sur le fleuve en regardant les allées et venues des bateaux. Il y a encore des bateaux à vapeur ici, enfin le plus exact serait de dire : les bateaux à vapeur sont de retour. Ils brûlent des ordures. Les odeurs de la ville sont à la limite du supportable, de toute manière. Alors oui, pourquoi pas. Pourquoi pas ce voile subtil et gris sur toute la ville, cette impression de respirer la mort et la maladie et de vivre quand même. C’est un peu grisant, non ?

C’est à la fin d’une de ces journées de fête que je vois le signe du prochain rendez-vous. Si je n’avais pas vendu un volume de Voltaire je ne l’aurais sans doute pas vu. En laissant le canot à la limite de l’estuaire avant de rentrer au bazar à pied, je remarque le dessin d’un tigre stylisé sur les planches du ponton. Je me penche sur le tigre dessiné à la craie et je l’efface avec le coin de mon blouson. Plus loin dans les rues rouges du crépuscule, je retrouve le dessin du tigre sur un mur, juste en dessous de l’une de ces dizaines de milliers de caméras qui surveillent la ville. Je me place sous la caméra, le dos au mur, la tête appuyée sur le dessin du tigre. Je regarde autour de moi. C’est un angle mort. La caméra au-dessus de moi ne peut pas me voir. Les dix autres caméras que je vois d’ici regardent ailleurs. C’est beau.

Au milieu de la nuit je retrouve les membres du Tigre blanc dans un souterrain sous le bazar. Nous sommes tous vêtus de noir, mais certains sont en survêtement, d’autres en smoking à chemise noire ce qui me semble parfaitement absurde. Moi-même, je ne me souviens pas du moment où j’ai revêtu cette salopette de jeans et ce débardeurs noirs. Ça ne ressemble pas à mon code vestimentaire habituel ou ce qu’il en reste, mais c’est peut-être justement ça l’idée, cette nuit.

Nous errons à travers les souterrains pendant quelques heures. Enfin j’ai l’impression d’errer, mais nos guides savent parfaitement où nous sommes et peut-être même où nous allons. C’est l’impression que ça me donne. Car je n’ai pas l’impression que ce soit une réunion pour organiser quoi que ce soit. La lutte politique, j’en ai toujours eu une conception assez personnelle. Mais des conspirateurs comme ceux-là, qui prennent le temps de se promener dans l’envers de la capitale, je suis quand même agréablement surpris.

L’un de nos guides s’arrête pour que j’arrive à sa hauteur. Nous traversons une région d’immenses tubes de béton fracassés. Au-dessus de nous, soudain, les immeubles de trente étages et le ciel quand même un peu étoilé apparaissent.

« Tu sais où nous allons ?

– Non, mais c’est beau. Bravo.

– Oui, c’est déjà ça. Tu resteras longtemps dans cette ville ? »

Je hausse les épaules.

Je n’en sais réellement rien.

Peu avant l’aube nous atteignons une immense cascade d’eau boueuse qui tombe d’un quartier hanté tout le jour par les touristes et une jeune femme nous rejoint comme si de rien n’était, en sautant de rocher en rocher dans une robe de soirée noire et des collants noirs et des chaussures de tennis noires.

« Qui est-ce ? » je demande au guide qui marche toujours à côté de moi, sans plus rien dire depuis des heures.

« Oh, elle c’est une radicale.

– Qu’est-ce que ça veut dire, une radicale ? »

Le guide me dévisage quelques instants sans répondre avant de s’éloigner.

La jeune femme en robe de soirée me prend le bras en souriant. Le contact de sa main sur mon bras me bouleverse. Je fais semblant de rien, naturellement.

« Et ça fait longtemps que vous errez dans les souterrains ?

– Quelques heures.

– Ah quand même. Et j’ai raté quelque chose ?

– Je ne sais pas. »

Elle rit. J’aime son rire et sa main, le rythme de ses pas. Ils me rappellent Vega.

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Published by riverrun - dans Avalanche Time
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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 00:06

Porque no engraso los ejes
Me llaman abandona'o ...
Si a mi me gusta que suenen
¿Pa qué los quiero engrasaos ?

E demasiado aburrido
Seguir y seguir la huella
Demasiado largo el camino
Sin nada que me entretenga

No necesito silencio
Yo no tengo en qué pensar
Tenía, pero hace tiempo
Ahura ya no pienso mas

Los ejes de mi carreta
Nunca los voy a engrasar...

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Published by riverrun - dans Musique!
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Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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