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Samedi 8 juillet 2006

 

FURIEUX DE CES BAGARRES

  

davar parole qui s’étale et les eaux font escales verbe qui s’époumonne le firmament s’étonne me voici les voilà et la couche de rosée se leva alors sur la surface du désert il y avait quelque chose de fin de crissant quelque chose de fin comme du givre sur la terre recueillez-en autant que chacun peut manger on dirait toutes choses dévalent par ailleurs que les cris dans cette rue posée là pas au hasard laissez le hasard venir à lui-même disent autre chose encore vous avez remarqué comme vous avez vu ou plutôt entendu ou humé ou senti ou goûté quelque chose comme une fugue l’écho devenu contagieux loquace les peaux pestifères polyglottes et les yeux aveuglés dessillés l’oreille enclose et vagabonde langoureuse langue salée statufiée humidifiée désaltérée revigorée prend congé au revoir mes amis les ennemis polis messieurs les membres de la confrérie des neutres et des tièdes les robots prix d’usine et les affriolantes prêtresses du lent suicide de tous chères confessantes chères confessées chers piloris chers pylônes chères rambardes glissières de sécurité chers canaux passages à caniveaux adieu chères bavardes âges d’or et d’airain de fer de plomb de mercure plutonium césium strontium usage civil garanti et la preuve la voici grâce à la félectricité oiseuse jeunesse déboulant des tours courte mort des miracles oisive racanaille à tout asservie babel en direct babel à l’envers anti-babil c’est au programme rénovation destruction construction expansion d’ailleurs je ne sais pas si vous avez remarqué mais langue unique guerres puniques par un ami qu’on a trouvé le moyen d’essayer de m’y associer refus net et circonstancié du désintéressé mon cher compagnon d’enquête la différence entre le verbe et un gratte-ciel langue même pas pulvérisée atomisée donc atomique vingt-six briques lego de la physique génétique antimatière antigenèse antipoème dépouillent adam de sa tunique lumineuse brise des brises pourtant mêlant boue et nuage et plus rarement poussière de pierre à encre à la pointe du roseau de la plume du pinceau et toi tu es là en pleine rue en est-ce encore une face impassible drôle impossible pas irascible pour un pou contemplons le spectacle de cette société deux trois six mille pelletées infernales blocs de poux dans les artères des cités depuis le ciel aurore du mal paraboles parasites satellites qu’est-ce qu’elle a ta télé micro urovision vous avez là l’explication du phénomène la ville brûle la nuit labyrinthe de paille et cette fille juliette inquiète qui m’observe au balcon suis-je un flic un casseur un renseignements généraux photographe journaliste ou les cinq quel rôle dans la farce client voleur truand serial killer dindon égaré ou don juan motivé ou les six elle préfère en tout cas fermer les yeux et les stores elle hésite me regarde encore son visage a rejoint l’ombre on se bat au bout de la rue que voulez-vous c’est novembre il fait nuit à cinq heures et ça se ouh la la se rapproche je salue et me sauve dans la paix de l’aube on cherche des coupables on évacue les ruines en remuant fort la bouche mais là voilà figurez-vous nos figues que moi nous peut-être transparents disparents ici bas ici ou là ni furieux ni apaisé ni innocent ni coupable infiniment mêlé infiniment tissé métisse et métissant infiniment tressé infiniment fluide je traverse les ponts et le fleuve me traverse que le piéton regarde à ces clairevoies il ira plus courageux et je franchis les herses barricades inoxydables compagnies républicaines de sécurité sécurité républicaine de la compagnie sécurité compagne de la république cavalcades rembrunies évacuations bidon occupations fébriles pendant que tout l’espace nous appelle assoiffé ils marchent en cercle dans la nuit et le feu social les consomme et il y a quelque fois pendant qu’on crie au crime et qu’on laisse s’éborgner dans des millions de cages des millions de cyclopes momies distraites croquant coquettes leurs croquettes en fameuse famille écrans partout étalés étoilés comme les poux fenêtre du contrôle lucarne et meurtrière ouverte sur le tout par tous coûte que coûte tentez-nous par le cou même si ne valons bien sûr dans cette vallée de charmes pas le câble pour nous vendre ni les chaînes pour nous distendre mais j’accélère à tort à mort au moment où la vie en moi par tous les ports s’insufflent noires mes moires miraculeuses armes invisibles langue putrescible et partant rayonnante aurore ironique irénique iroquoise et pantoise dans la lutte reffrénée dont je leur ai pourtant tu que je prenais congé la voix du saint homme étant bien entendue d’agir sans lutter mais eux que voulez-vous sauvez-vous qu’ils disaient et l’argent l’argent en nous mettant la morgue au cou par coup à tous les cous tout à dégoût mais j’étais déjà loin et par délicatesse tout enfant que j’étais j’avais perdu leur vie leur vie de grosses bêtes hippopotames affalés alligators défalqués phacochères esseulés zoo limite désaffecté professeurs falsifiés copines mal déflorées école universelle quand est-ce qu’on trouve un homme un vrai pas un écolier un qui nous tient nous détient nous maintient nous baise nous entretient nous poétise à mort nous déglace nous paie des glaces dans la galerie des classes nous habille à la page nous laisse en héritage mais le voilà qui flirte avec l’étrange sensuelle peu consensuelle insaisissable fille de l’ennemi la prend nous la ravit i te se lioubiat v planinata gorata daje parkingite rivaux galvanisés pendant que j’errais avec mes livres mon jeu d’échecs et mes désirs par les sentiers du harz au milieu de la foule dégoulinante des goûles endormies fausses pierres je dormais moi aussi mais je dirais que c’était l’envers de leur sommeil l’envers de leurs rêves et quand tu rêves que tu dors tu dois te réveiller deux fois sur l’échiquier prise en passant pour revoir le soleil et les goûles qui bien évidemment sont toujours là confites et recuites et pituites en fuite à la moindre vraie parole métrissée double dragon de feu mexicain sans adresse dans ce désert elle est où ta bagnole ne parlons pas de l’homme dont les sandales sont restées sur les flancs du volcan ni de forêts noires ni du mythique dédale ou du praguois cosmique du ci-devant fou révolutionnaire du neckar enfermé dedans enfermé dehors il trouve toujours le sud und neues leben kommt aus der menschheit wieder ni du trafiquant dans l’inconnu ni des buveurs d’amérique et d’irlande mort trois fois le premier aveugle douze fois le second et pourtant l’un a dit voilà et l’autre sprakin sea djoytsch à tous ces golbasto momaren evlame gudilo shefin mully ully gue très puissants empereurs délices et terreurs de l’univers dont les terres s’étendent sur cinq mille blugstrugs environ douze milles de circonférence autant dire jusqu’aux extrêmités du globe monarques du monarque plus grands que les fils des hommes et dont les pieds vont jusqu’au centre de la vase et dont la tête touche les mauvais présages dont un hochement de menton ébranle les genoux du quark mous comme leurs printemps compulsifs comme leurs étés inféconds comme leurs automnes plaisants comme leurs hivers mais moi zorro ulysse que voulez-vous quand je les vois j’ai mes yeux dans ma tête soudaine iridescence homère isomère involucre victoire invraisemblance immense désertique désertion voici l’épiphanie les étoiles aussi pures en ce vingt-trois septembre que les sources où j’ai bu parfois dans la montagne en amont des troupeaux à l’heure où j’avais dans mes poches deux billets de cinq cents un canif une boussole le livre des monts et des mers ivre de bonheur vierge éveillé parmi les miens endormis mon carnet posé sur un toit debout dans la ville silencieuse je bois toute lumière et toute obscurité vêtement pour la lumière comme le corps est un vêtement pour l’âme toute ténèbre aussi ici et partout comme ailleurs au degré de hideur et d’abjection près mais s’il est vrai gouldberg que l’intention de l’art n’est pas l’éjection ponctuelle d’une giclée d’adrénaline mais plutôt la construction graduelle une vie durant d’un état de grâce et de sérénité alors salut les artistes vous voici me voilà je marche apparemment sans plan précis de jour et de nuit et le feu me nourrit pour quelque temps encore et d’ici là si peu mort j’aurai personnellement et certains ama mén praos ama dé khalépos m’en voudront sans le vouloir et je ne leur en voudrais pas même si je le voulais construit graduellement en moi une vie durant l’embruon redouté dépisté et d’autant plus furtif irrepérable irrécupérable o that this too too solid unsufficiently sullied flesh would melt thaw and resolve itself into a dew corps glorieux impassible agile subtil et clair la clarté jaillit deux fois comme un courant rapide de même je viens comme brûlant comme mort comme abandonné une fois obturées les trente-neuf portes de la mort dénoués les douze noeuds et unis les neuf souffles longue vie des hommes étranges poissons oiseaux serpents salamandres bu yi bian yi jian yi mes os sont d’or et ma chair est de jade et ma chair est mon verbe jade jaune éclatante sainte jolie délicate vulnérable elle est indestructible infiniment sensible à la désolation du monde elle est infiniment sensible à la joie de la terre respire souffle des souffles condensé transitoire et tranquille elle anime le ciel désespérée elle espère tout magnifique elle disparaît enfantine elle plaît infailliblement muette elle parle encore inconnue elle m’habite quiero decir vive

Paris et environs,

novembre 2005-juin 2006.

A.G.

 

 

 

 

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Samedi 8 juillet 2006

 

            Au milieu de la rue il y a un chien mort écrasé. Il me semble que c’est de lui que viennent ces gémissements pitoyables, aussi je m’approche et lui tends fraternellement la main. « Chien, lève-toi. Allons. Tu n’as rien. Tu vas vivre. » Le chien lève sa bonne tête noire et blanche vers moi et me jette un regard amusé : « Homme, tu n’as rien compris. C’est la mort. Et contre la mort il n’y a rien à faire. Ni miracles, ni tours de passe-passe. Tu es jeune. Avec tes mots. Tout cela est bien compréhensible. Je ne t’en veux pas. Mais va jouer ailleurs. »

 

Je reste un instant stupéfait. A vrai dire j’en sais long sur la mort. Beaucoup plus long qu’il n’est permis à mon âge. Je sais qu’à ce train-là le chien n’en a plus pour très longtemps à vivre. Qu’il me parle ne me pose pas de problème. Bien au contraire. Ce qui m’étonne c’est ce pessimisme. S’il n’en savait pas si long sur la mort, lui aussi, il ne fait aucun doute que ce chien, même aux trois quarts déchiqueté, pourrait bondir sur ses pattes intactes, me lécher joyeusement la main et pourquoi pas vivre. Avant que j’aie pu lui en faire la remarque le réveil sonne. A vrai dire ce n’est pas le réveil. Il me semblait bien que c’étaient les vacances. Je pousse un gémissement heureux. Je laisse mes bras pendre du même côté du lit comme des racines. Je laisse mes yeux se refermer comme des huîtres et je tente de rentrer en contact avec le chien écrasé mais je ne sais plus dans quelle rue il est. C’est dommage. J’aurais pu me faire à peu de frais une bonne réputation de ressusciteur de chiens avec un peu plus d’organisation. On sonne à la porte de la maison. J’entends mon père aller ouvrir. Brève conversation sur le pas de la porte. Amusée, semble-t-il. La porte se referme. Des pas légers retraversent le jardin et s’éloignent dans la rue. La porte de ma chambre s’ouvre et mon père entre.

 

            Tu dors, Alexandre ?

 

            Non.

 

            C’est dommage, je viens de dire à ton amie que tu dormais encore.

 

            Ah bon ?

 

            C’est une grande fille blonde, très polie, très jolie, qui vient de sonner à la porte. Elle a dit qu’elle partait en voyage.

 

            Ah bon ?

 

Mais tu dors ?

 

Mais non, j’essaie de me réveiller.

 

Avec un peu de chance et de volonté, tu pourrais peut-être encore la rattrapper.

 

Bon.

 

Mon père s’en va réchauffer le café. Je m’assieds sur le bord du lit, les mains sur les yeux. Je réfléchis. Qui est mon amie, en ce moment ? Mh. Lucie ? Amaya ? Fatima? Marie? Céline? Valentine? Aurore ? Hélène ? Irène ? Anouchka ? Non, c’est Jeanne. Je me lève et j’agite les bras pour reprendre mes esprits. J’enfile mes vêtements qui me semblent étrangement étroits aux épaules et à la taille. Pour la longueur tout va bien, ou presque. Je descends les escaliers quatre à quatre.

 

Tu devrais quand même prendre le petit-déjeuner, dit mon père qui passe la tête par la porte de la cuisine.

 

Alors c’est qui, ton amie ? fait ma mère en peignoir qui passe aussi la tête par la porte de la cuisine, ce qui donne un drôle de totem quand j’y réfléchis.

 

Non, je vais la rattrapper avant qu’elle parte en Australie.

 

Elle part en Australie, fait ma mère, déçue.

 

Je dis ça comme ça, je réponds sans émotion.

 

Elle ne part pas en Australie, fait ma mère, soulagée.

 

Je sors, c’est le printemps. Je n’avais pas encore remarqué. Le cèdre a plein de pousses vert clair au bout des branches. Les lilas sont en fleurs. Les nuages filent comme des goélettes. Tout ça sent très fort et donne envie de courir. Je pars pour remonter la rue de la Gruerie. Jeanne file à vélo mais j’ai toujours été le plus rapide sur la Gruerie. Je la rejoins avant qu’elle n’ait dépassé le troisième carrefour, dans la côte.

 

Alors ? Je croyais que tu dormais ?

 

Mon père est venu me tirer du lit pour que je te rattrappe.

 

Et tu m’as rattrappée ?

 

On dirait bien, je dis en attrappant le guidon et en embrassant sa bouche de force.

 

Mais qu’est-ce qui te prend ?

 

J’en avais envie.

 

Ben dis donc. Et mon copain ?

 

Je l’avais oublié celui-là. Pour qui il se prend ?

 

Quoi ?!

 

C’est vrai, il est où ? je fais en regardant autour de moi.

 

Mais qu’est-ce que tu racontes, tu n’es pas bien aujourd’hui ? On dirait que tu as grandi. Et tu as laissé pousser ta moustache et ta barbe !

 

Ça c’est mon affaire. Il est où, ton copain, pour m’empêcher de t’embrasser ?

 

Qui dit qu’il faut qu’il t’empêche ?

 

C’est justement ce que j’essayais de te suggérer.

 

Eh bien c’est réussi, elle dit en poussant son vélo.

 

Je marche à côté d’elle sur la route bitumée qui monte atrocement. Il commence à faire drôlement chaud. Je regarde ses chevilles nues au dessus des soquettes bleues. Il y a un bruit de caterpillar dans l’air. Je lève la tête et je commente le spectacle de la colline.

 

C’est vraiment désolant, cette société.

 

Quelle société, Alex ?

 

Celle-là, je fais en montrant la pelleteuse jaune suspendue à la pente orange à cent mètres au dessus des tuiles rouges de la maison des parents de Jeanne.

 

Ah, celle-là, elle fait d’un air blasé en recommençant à pousser son vélo.

 

Je remarque qu’elle me jette des coups d’oeil de côté, comme pour vérifier quelque chose sans que je m’en aperçoive.

 

Dis donc, tu as vraiment grandi. On dirait que tu as pris dix ans en une nuit.

 

J’étais en train de sauver un chien quand tu m’as réveillé.

 

Toi et tes romans.

 

Si tu ne m’avais pas réveillé j’aurais pu le convaincre de ne pas mourir. J’aurais pu.

 

Jeanne lâche son vélo sur le bas-côté et se tourne vers un chêne, une main sur les yeux. Je la pousse derrière d’autres arbres.

 

Cette fois c’en est trop, Alex.

 

Qu’est-ce qui t’arrive, Jeanne ?

 

Tu me rappelles Ulysse.

 

Ah bon ? Ulysse... C’est ton copain ?

 

Non, c’était mon chien. Il est mort l’année dernière.

 

Il doit être plus heureux là-bas qu’ici avec le spectacle de ton copain.

 

Je te rappelle que mon copain n’est pas là, imbécile.

 

Bon, je dis. Et je pousse encore Jeanne derrière d’autres arbres et je commence à déboutonner son vieux chemisier blanc.

 

Mais qu’est-ce que tu fais ? demande-t-elle sans résister.

 

Je te déshabille, puisque ni Argos ni ton copain ne sont là.

 

Argos ?

 

C’était ton chien.

 

Ne te moque pas de mon chien.

 

Je ne me moque pas de ton chien mais Ulysse ce n’est pas un nom pour un chien. Tu n’aurais pas dû l’appeler comme ça et bref tu mérites une bonne punition. C’est moi, Ulysse. Argos, ça c’est un bon nom pour un chien.

 

Tu n’as pas le droit de débaptiser mon chien.

 

Je débaptise qui je veux. D’ailleurs toi aussi je te débaptise. Jeanne, ce n’est pas un nom pour une fille. Maintenant tu t’appelleras Pénélope ou même Guenièvre.

 

Guenièvre et Ulysse ! Tout un programme ! Ote tes sales pattes de là.

 

Pour les mettre où ?

 

Il y a des endroits bien mieux que ça.

 

Elle me montre les endroits et on s’enfonce encore plus derrière les arbres.

 

Tu ne penses pas que quelqu’un va me piquer mon vélo ?

 

Si tu crois qu’Ulysse se préoccupait des vélos de ses copines.

 

Mon estomac se met à gémir.

 

Dis donc tu n’as pa-as man-angé-é.

 

Non-on.

 

Arrête, arrête. Viens manger à la maison je te présenterai à mes parents.

 

Bon.

 

Nous revenons sur la route quand elle a rajusté sa robe et fini de reboutonner son vieux chemisier.

 

Tu devrais mettre des vêtements plus récents.

 

Plus décents ?

 

Tu devrais mettre des vêtements de notre époque.

 

Tu vas les chercher où tes compliments ?

 

Je ne fais jamais de compliments aux méchantes filles qui trompent leur copain.

 

Elle se met à rire. Je me mets à pousser son vélo. Nous entrons dans leur jardin. Un chien sort sur le perron et nous observe en remuant la queue. Guenièvre ne l’a pas encore vu. Je m’arrête pour réfléchir. Elle me regarde comme si j’avais la rage.

 

C’est pas moi qu’il faut regarder, c’est ton chien.

 

Elle regarde enfin vers la maison et elle se fige comme si c’est lui maintenant qui a la rage.

 

Ce n’est pas possible ! Il est comme Ulysse... On dirait Ulysse ! Je vais devenir folle ! D’où vient ce chien ?!

 

Le chien fonce et vient me lécher les chaussures. J’ai l’impression qu’il me reconnaît.

 

C’est ton nouveau chien, dit la mère de Jeanne en sortant du garage. C’est ton père qui vient de le ramener. J’espère qu’il te plaît. On l’a appelé Argos, en souvenir d’Ulysse, je pense que c’est une bonne idée.

 

Moi aussi, je dis.

 

Moi non, dit ma copine.

 

Tant pis pour toi, je réponds sans faiblir, pendant que le chien se lève et pose tranquillement ses pattes dans mes mains pour se mettre à danser.

 

 

 

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Samedi 8 juillet 2006

 

 

1.

 

 

Tout ça aurait pu être un rêve.

 

Fait mon bagage la nuit vers 2 heures.

 

Sagement embrassé la fille d’en face, blanche experte en mécanique des fluides.

 

Dormi huit heures — temps réglementaire.

 

 

 

2.

 

 

Au matin sur le quai noir l’air sent la neige.

 

Refusé d’écouter la météo.

 

N’aime pas trop écouter. Préfère voir, toucher les putains de choses. Couleurs, noir et blanc. Prendre la main des filles sans prévenir. Arracher les fleurs de merisier au printemps, après la pluie, par poignées entières.

 

Mais bon là c’est l’hiver. L’hiver est un vieux copain. La neige c’est mon amie secrète. Je crèverai dans la neige.

 

Un long manteau noir allongé.

 

Faire le papillon, nuque au frais, ou face dans le blanc, ça m’arrive quand la neige est bonne à bouffer. N’écoutez pas les médecins. C’est bon pour le sang, les os et les bronches.

 

 

 

Dans le train désert enfin la paix je me souviens.

 

La neige dans les vallées hautes où les arbres ne poussent plus. On met des heures à faire un pas.

 

La neige qui s’accumule dans ta main tendue quand tu es bien entraîné.

 

Le goût incolore de la neige sur la langue quand un adulte te dit que tu auras mal au ventre mais tu l’emmerdes.

 

La première fois que j’ai vu cette fille il y a longtemps. Longue et fragile. Son manteau noir. Pas élastique. Yeux rieurs. Voulais toucher ses longs cheveux noirs. Sa peau noire.

 

 

 

Je crois que c’est la première chose que j’aie jamais voulu toucher.

 

 

 

J’arrive un siècle plus tard.

 

Champs, bois, collines, fossés, pitons des falaises, rivières gelées, ville sous la neige.

 

Je rigole, les pieds gelés, mon écharpe bleue enroulée autour du crâne. Homme bleu des neiges.

 

Je finis carrément la migration à pied.

 

7 kilomètres à travers forêt avec mon sac de 30 livres. Neige au genou. On compte plus quand on aime, putain. Une éternité blanche (neige) et noire (troncs gelés et immenses).

 

L’homme est un nain.

 

Parfois je me retourne et je regarde mes traces fraîches parmi les troncs anciens.

 

Parfois il me semble que dans le vent multiple ces traces disparaissent à mesure que j’avance.

 

Je rigole.

 

Il en faut plus pour me faire rebrousser chemin.

 

 

 

Arrivée une heure et demie plus tard à la grande maison dont la cheminée fume.

 

Autrefois supportais pas l’odeur de la fumée.

 

J’ai changé. Profondément changé. Je suis très satisfait d’avoir autant changé.

 

 

 

Mes parents sont très satisfaits.

 

Mes frères sont très satisfaits.

 

De me voir arriver, ils comprennent qu’ils peuvent partir. La maison sera bien gardée. Ils peuvent compter sur moi. J’ai trois têtes.

 

Je refais le tour de la baraque.

 

Ils ont l’électricité. C’est le XXIème siècle.

 

Et l’eau chaude. J’aime aussi l’eau chaude.

 

On va s’entendre, la baraque, la forêt, la neige et moi.

 

L’électricité ? L’eau chaude ? Bon. J’emmerde par conséquent la civilisation.

 

 

 

Je passe la première journée à lire des bouquins que personne n’a encore jamais lus.

 

Assis à la fenêtre. De temps en temps je jette un œil aux collines, falaises, montagnes invisibles.

 

Soleil blanc. Ciel blanc. Terre blanche. Arbres noirs. Moi noir et blanc. Elle noire.

 

 

 

La première nuit je dors 8 heures — temps réglementaire.

 

Homme bleu des rêves.

 

Femme noire entraperçue.

 

 

 

 

3.

 

 

Deuxième jour blanc.

 

Deuxième nuit noire.

 

 

 

 

4.

 

 

Bon, merde. Je descends en ville. Personne dehors. Rideaux tirés. J’arrête la camionnette au milieu de la chaussée. Elle habitait là autrefois. Une jolie noire. S’il n’y avait pas la neige je dirais comme je ne sais plus qui : Quand vous retournez en arrière ce qui était bien n’est plus là et ce qui était moche est toujours là.

 

 

 

Mais la neige. Bon je redémarre.

 

 

 

Troisième nuit je m’endors sans me méfier deux livres sur les genoux en écoutant la radio, une belle voix de femme m’explique calmement: I’m in love with you black You silly black thing Anyone can see What is it with you You silly black thing If I were lost in black space I think I could return to this black place.

 

That’s very surprising.

 

 

 

 

5.

 

 

Troisième jour ciel blanc terre blanche la fille au manteau noir apparaît au flanc d’une colline, dans la brume incolore.

 

Elle monte vers la forêt. Tombe à chaque pas. Le genre de chose qui me tue.

 

Je ferme un bouquin intéressant. J’enfile un pull supplémentaire. Je chausse mes skis : Clac. Clac.

 

Traces de sabots sur le chemin mais je n’y prête pas attention.

 

La fille se met à rire en me voyant arriver. Bon, je ris aussi. Elle s’assied dans la neige, épuisée. Elle me regarde d’un air très doux.

 

 

 

« Vous allez où ? » je lui demande.

 

« Dans la forêt », elle répond et rit de plus belle.

 

Je hoche la tête, amusé, dégoûté.

 

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il fait moins quinze avec ce vent. »

 

On reste quelques minutes bien tranquilles à se geler en admirant la vue. La ville s’étale le long de la vallée et des deux rivières, moche et grise.

 

L’air brumeux brûle délicieusement les poumons. Forêt noire et verte. Mes épaules peuvent porter l’univers, masses et abîmes, etc. J’ai faim. Je pense au désert orange. J’aime la fumée grise qui sort de ma propre putain de cheminée. Il recommence à neiger à gros flocons blancs. La fille noire est partout. J’en ai mal aux yeux.

 

« Venez manger quelque chose, nom de Dieu. »

 

 

 

Après le repas elle s’étend sur le vieux canapé du salon et s’endort sans m’avertir. Je lui mets deux plaids multicolores et une peau de mouton blanche sur ses jeans et pulls et chaussettes noires. Je suis tout ému. Je suis responsable de ce qui lui arrive, pas vrai ? On est bien d’accord ?

 

 

 

Nuit noire. La fille dort.

 

J’entretiens tout heureux le feu dans la cheminée.

 

Jour blanc. La fille a disparu.

 

 

 

 

6.

 

 

Je jette un coup d’œil par la fenêtre.

 

Je sors.

 

 

 

Pas de traces dans la neige.

 

Je ne sais pas quand la fille est sortie.

 

Je ne sais pas quand la tempête de neige a mis les pouces.

 

 

 

Blanc.

 

 

 

Je reprends mes bouquins. Chers bouquins. Si j’arrive un jour à changer la face du monde ce sera grâce à eux.

 

En attendant qu’est-ce qu’on s’emmerde !

 

 

 

I went to the woods.

 

Je m’enfonce dans la forêt. Ces vieux skis sont fantastiques, Barnabé. Barnabé est le prénom d’un vieux copain prestidigitateur de lycée, du temps où je crêchais ici 365 jours sur 365. Fait une spécialisation de dentiste en Suisse maintenant. Assez inquiétant. Et il ne revient pas ici en hiver. Il y en a de la neige en Suisse ! Dommage, Barnabé. Mate-moi cette poudreuse !

 

 

 

Allez, fini de rigoler.

 

 

 

Je longe une crête où la neige a durci. Le vent tisse un voile de gaze versant sud, qui masque le fond des vallons par intermittences. Les arbres avancent menaçants. Les collines ondulent avec malice. Les nuages filent et s’accrochent à mes cheveux. La neige crisse sous mes skis alourdis par la glace. La vapeur qui sort de mon anorak opacifie les verres de mes lunettes. Je n’y vois rien. C’EST MAGNIFIQUE !

 

 

 

Quand je reviens terre blanche ciel gris la fille au manteau noir apparaît au flanc d’une colline. Elle, elle monte vers la forêt comme par hasard. Elle tombe à chaque pas. Et se met à piquer un fou-rire en me voyant arriver. Je ris aussi, imbécile heureux.

 

 

« Il vous faut des skis », je lui dis.

« Parce que vous croyez que je sais skier ? » elle répond et rit de plus belle.

 

 

On redescend vers la baraque en glissant sur les fesses.

Il y a des traces de chien ou de loup sur le chemin mais je n’y prête pas attention sur le moment.

Je voudrais toucher ses cheveux.

 

 

Après le repas je veux lui demander ce qui s’est passé l’autre nuit-matin mais elle s’endort sur le vieux canapé. Je suis déçu mais j’en profite pour toucher ses cheveux. Chose promise chose due. Quand j’ai longuement touché ses cheveux je m’éloigne à pas de loup et je prends une feuille et j’écris :

 

 

You’re sleepin’ here black beauty

 

Out there is fallin’ black snow

 

Out there is wutherin’ black wind

 

You’re sleepin’ in here black beauty

 

 

 

Je pense que ça se passe de commentaires, non?

Surtout ne pas se laisser décourager. Serait stupide. Fous-moi ça sur les braises qu’on se réchauffe.

 

 

Question suivante : est-ce que tout ça est bien réel ?

 

 

7.

 « Je voudrais savoir pourquoi tu veux aller dans la forêt, sans skis ? »

La jolie fille, la malconnue, me regarde si mystérieuse.

Elle se lève, prend ma main droite, en déplie maladroitement les doigts, pose ma main sur son ventre. Je regarde ses yeux noirs. Elle regarde par la fenêtre les collines blanches.

 

 

Lorsque je pose mes questions elle se bouche les oreilles, la futée.

 

 

On joue aux échecs. Je la laisse gagner pour lui faire plaisir. En tout cas c’est l’impression que ça me donne !

« Heureusement que je te laisse gagner », elle me dit, sans rigoler.

 

 

Le soir je lui monte le chauffage dans la meilleur chambre, je la couche, je la borde, je touche ses cheveux, elle sourit, je lui laisse une bougie allumée, elle aime bien les bougies, tout le monde est content, je redescends, j’ouvre la porte de la maison pour voir les étoiles blanches à travers les immenses nuages noirs et je vois qui est devant la porte, sur le chemin, dans la nuit, un grand cheval dans la neige à mi-patte.

Je n’ose plus bouger, le vent hurle dans la forêt, les nuages déchirent les étoiles.

Le cheval me regarde avec sa tête d’homme.

 

 

 8.

 Petit-déjeuner Corn Flakes sucre roux tartines au miel kiwis chocolat chaud pour 2. J’ai mis un chapeau de paille qui traînait, histoire de mettre de l’ambiance, mais la fille pliée en 2 me supplie de l’enlever.

Me dit : « ‘Spèce de cinglé. »

Je suis rassuré sur son état mental, je l’embrasse sur les joues. Je suis vraiment rassuré sur son état mental. Vraiment rassuré.

 

 

Je lui trouve la paire de skis que mon frère aîné avait offerte à une petite amie il y a un siècle ou deux. Si ce connard me demande où est passée la paire de skis le 5 janvier je lui demande où est passée la petite amie. C’est effrayant la vie.

 

 

Vers onze heures chaudement habillés descendons tranquillement vers la ville. Deux ou trois lettres à poster. L’une d’entre elles est pour Blanche-experte-en-mécanique-des-fluides la fille d’en face que j’avais sagement embrassée la veille de mon arrivée dans ce rêve vers 2 heures du matin heure de Paris. Mon but en lui écrivant est de pleinement la rassurer sur mes activités présentes et noires. Je passe mes journées à lire mes bouquins et faire mes prises de nonotes de merde et mes nuits à dormir. Aucune fille exotique ne hante mon esprit, mes collines, ni mes forêts. Aucun cheval à tête d’homme ne se plante devant la porte de la maison minuit passé. Elle comprendra que tout est en ordre car chacun a sa conception bien particulière de ce que c’est que l’ordre. Tout dans mon comportement s’enchaîne donc de façon parfaitement logique et irréprochable. C’est en tout cas l’impression que ça me donne !

Interrogée, la Noire acquiesce du chef.

 

 

Elle et moi sommes actuellement situés pour une durée indéterminée au centre noir exact de notre blanche galaxie.

 

 

Nous descendons jusqu’à la ville à travers champs, pentes douces, traçons 4, 3, 2 sillons bien nets sans trop pousser sur les bâtons et dans le ciel infini une horde de mustangs de 3000 mètres d’altitude s’enfuit silencieusement à notre approche.

 

 

Chez Pizza Pino, ce samedi midi, on nous reconnaît, on nous calcule, on nous nomme à voix basse.

Un couple scandaleux, va sans dire.

« Je suis mariée », me dit la fille.

« T’aime bien. Le reste je m’en fous », je réponds ni trop fort ni trop bas.

Artichauds rouges et tomates vertes.

La fille sourit et me demande si je me souviens de son prénom. Je lui dis que oui, bien sûr, malgré les années, les livres et la guerre. Elle dit qu’elle aussi se souvient du mien. Alors je souris aussi enfin comme un gosse. Un putain de pauvre gosse.

C’est merveilleux la vie !

Je lui ressers du vin, elle me dit qu’elle est déjà ivre. Je règle la note et on se tire.

 

 

On rechausse les skis, prend une chambre à l’hôtel. On éteint la lumière et le soleil et dodo.

  

 

9.

 Vers 2 heures je me réveille, me lève, sais. Regarde par la fenêtre dans la rue où il neige à poignées et où est assis un grand chien loup à tête d’homme qui me regarde. Je lui fais un petit signe de la main. Il ne bouge pas. Je reste à le regarder, les mains dans les poches. Il m’est sympathique.

 

 

Matin elle se réveille et on descend pour les pains au chocolat et on fait un massacre de pains au chocolat trempés dans les chocolats noirs et le jus d’orange orange. La table est dégueulasse. On s’éclipse en vitesse. Le loup galope à nos côtés avec sa bonne vieille tête de loup.

Tout est en ordre.

Equipe au grand complet.

En tout cas c’est l’impression que ça donne !

 

 

Fille Noire pense que je connais Loup Blanc.

Loup Blanc pense que je connais Fille Noire.

Je, lui, ne pense plus rien et réciproquement.

 

 

On fait un tour par une vallée encaissée cernée de falaises mais qui monte en douceur.

Neige vierge me monte à la tête.

Tout est doux.

Sais pas où on va. On y va.

 

 

Et puis d’un coup en suivant le loup et le soleil on est à la maison. La fille est épuisée. Je la prends dans mes bras et je la monte dans sa chambre. Je me sens tout ému. Je la couche, je la borde, je touche ses cheveux, sa peau.

 

 

Il neige.

 

 

Je suis l’univers, masses et abîmes, blanc, noir, arc-en-ciel, crâne, forêt.

 

 

NOIR.

 

 

 

 

A.G.

 

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Samedi 8 juillet 2006

J’ai vécu vite, sans rien apprendre, sauvage enfermé, errant dans les mondes en accélération constante.

 

L’œil du cancre.

 

Ailleurs peut-être j’aurais parlé aux chevaux. Hanté la plaine. Hanté les fleuves. Hanté le ciel. Mais il n’y avait pas de chevaux, ni plaine, ni fleuve.

 

Le ciel seul est infaillible.

 

Je connais les villes vides à quatre heures du bout du petit matin.

 

Je connais la terre qui s’éveille à minuit et respire inconnue tandis que des millions de cadavres rêvent de vivre enfin dans leurs millions de lits identiques.

 

Je connais l’ivresse des songes, celle qui envahit tous les mondes et rend toute chose probable.

 

Je connais les gestes qui endorment une inconnue, sur un lit inconnu, dans une langue inconnue, au bout des mondes.

 

Je connais l’affectueuse et piquante fraîcheur de l’herbe pour un qui a dormi sur le flanc sud d’une colline, au-dessus d’une ville de chats effrayés, l’horizon éclaboussé de chaos de pierres, de moulins sans ailes et d’appels absurdes, la terre creusée hantée de cauchemars.

 

Je connais les mots qui blessent, et ceux qui sauvent, et ceux qui ne font rien.

 

Je connais l’ivresse du départ, lorsque tu ne veux plus rien avoir, lorsque tout t’attend, vie et mort, chance et destinée.

 

 

 

 

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Samedi 8 juillet 2006

Le train file à travers les plaines ouvertes et les montagnes calcinées. Les forêts tapissées de fougères fraîches escaladent les pentes dérobées, se perdent parmi les cimes, lumineux labyrinthe.

 

Ici on parle six langues, on rit, on se tait, on fume, on se souvient qu’on va quelque part, on rit encore.

 

A peine rencontrée tu m’enchantes. Plusieurs vies sont possibles, vraiment, mais pour l’instant je regarde la nuit tomber sur tes cheveux, les taches de soleil fuyant courir sur la vitre empoussiérée, et les daims interdits qu’on aperçoit parfois perdus dans les sous-bois, à mi-fuite, giflés de vert.

 

Lorsque le train s’arrête au creux d’un vallon, sans voix parmi les branches, on entend des rivières, tous écoutent.

 

Je vais me lever dans ce silence, saluer simplement quelques visages ouverts, et descendre avant la nuit puisque tout est possible.

 

Mais tes yeux se ferment, inconnue, et lorsque tu appuies finalement ta tempe contre mon épaule je roule doucement mon pull en oreiller de camp et tu souris avant de rappuyer ta tête.

 

Le train repart, le soleil plonge derrière une crête mais j’entends les rivières.

 

Tout est inconnu.
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